Aux lendemains non écrits

Bonjour, vous !

Le président des Etats-Unis Donald Trump s'en prend désormais aux entreprises américaines qui refusent de céder à ses injonctions. La start-up Anthropic, qui édite le logiciel Claude, en a fait les frais. Son fondateur, Dario Amodei, a rejeté la demande d'un accès sans restriction à des fins militaires à son modèle d'intelligence artificielle. Le Pentagone a cassé son contrat avec la société. Il collaborera à l'avenir avec l'éditeur de ChatGPT, OpenAI. Un dangereux précédent. C'est le sujet principal de cette infolettre.

Autre thème qui pourrait vous intéresser: la présence ce mercredi 4 mars de la philosophe britannique Sadie Plant à Genève. Elle sera à la salle Pré-en-bulle aux Grottes dans le cadre de la sortie de la version française de son livre Zéros + Uns, paru en... 1998! Jetez un œil plus bas si vous souhaitez en savoir plus à ce sujet.

Sur un ton plus personnel, l'ambiance contre-révolutionnaire actuelle pèse sur mon moral. Je relis des auteurices qui me permettent de garder foi en l'humanité. Georges Sand, Albert Camus, Stefan Zweig... De la poésie aussi. Parce qu'il faut s'imprégner des autres pour croire encore en ces lendemains non écrits.

«Vainqueurs sinistres et débiles
Puisqu’il vous faut tout notre sang
Versez-en les ondes fertiles
Buvez tous à cet océan
Et nous dans nos rouges bannières
Enveloppons-nous pour mourir
Ensemble dans ces beaux suaires
On serait bien là pour dormir.»


Chant de mort à mes frères — Louise Michel

Ce n'est pas la fin de l'histoire. Il ne faut pas désespérer. Je me répète ces quelques mots chaque jour. Le premier acte de toute résistance, c'est de refuser la peur, conjurer la résignation, écarter le défaitisme. Chérissons ces devenirs qui existent simultanément, et qui ne consacrent pas la victoire des empires, de la violence et des passions tristes. Ne cédons pas aux joies mauvaises. Il y a encore un chemin vers la lumière. Oui, j'en suis là.

J'en profite pour vous rappeler que je serai mardi à 18h30 à la Maison Dufour pour échanger avec Bruno Giussani sur ses livres Moins d'Amérique dans nos vies et Manuel de résistance à l'emprise technologique. L'événement est organisé par la Nouvelle société helvétique. Il est gratuit, mais il faut s'inscrire en envoyant un message à secretariat@nsh-geneve.ch.

Je participerai également au Forum Forward du Temps consacré aux petites et moyennes entreprises au Swisstech Convention Center de l'EPFL ce jeudi. La participation est payante. N'hésitez pas à me faire signe si vous participez à l'un ou l'autre de ces événements.

Sur ce, je m'en retourne écouter Bruce Springsteen.

Bonne lecture !

L'éditorial

La modération n'est décidément pas son fort. Donald Trump s'en est pris violemment vendredi à Anthropic. Il exigait de l'entreprise américaine qu'elle donne à l'armée un accès sans restriction à son modèle d'intelligence artificielle Claude. Une injonction que l'éditeur a balayé à plusieurs reprises ces derniers jours par la voix de son fondateur et directeur général Dario Amodei. L'intéressé estime qu'il y a des lignes rouges qui ne peuvent pas être franchies, même au nom de la sécurité nationale.

«Les Etats-Unis ne laisseront jamais une entreprise de gauche radicale et woke dicter à notre grande armée comment combattre et gagner des guerres!», a balancé Donald Trump sur son réseau social Truth. Le président des Etats-Unis avait déjà pris l'habitude de désigner des ennemis de l'intérieur, faisant sienne la doctrine du juriste allemand Carl Schmitt. Le milliardaire américain continue sur sa lancée. Les entreprises qui ne se soumettent pas à sa volonté seront désormais elles aussi menacées d'être ajoutées à la liste.

Le Pentagone a mis un terme à sa collaboration avec Anthropic. Le patron d'OpenAI, Sam Altman, a annoncé dans la foulée la conclusion d'un accord avec les autorités américaines. Les négociations avec le Pentagone auraient commencé dès mercredi, selon le New York Times. L'éditeur de ChatGPT s'est engagé à fournir ses modèles d'intelligence artificielle à l'armée moyennant «certaines garanties». Le contrat porte sur plus de 200 millions de dollars. En collaborant avec le Pentagone, Sam Altman envoie un signal: les limites d'Anthropic ne sont pas les siennes. Il aurait d'ailleurs engagé

Dario Amodei avait pris soin ces derniers jours de tracer une frontière entre ce qu'une entreprise peut ou non accepter en ce qui concerne l'utilisation d'un modèle d'intelligence artificielle. «Nous ne fournirons pas sciemment un produit qui met militaires et civils américains en danger», avait-il indiqué plus tôt dans la semaine. «Dans un nombre restreint de cas, nous pensons que l’IA peut nuire aux valeurs démocratiques, plutôt que les défendre.»

Le patron d'OpenAI, lui, ne semble donc pas préoccupé par l'utilisation que le gouvernement américain pourrait faire de son modèle d'intelligence artificielle en matière de surveillance de masse et d'armement autonome. Cet épisode souligne une fois de plus à quel point Donald Trump est prêt à tout pour soumettre les autres à sa volonté. Nous verrons si le refus d'Anthropic inspire d'autres entreprises américaines. Ces derniers mois, les patrons de la Silicon Valley ont plutôt fait la démonstration d'une grande servilité à l'égard de l'administration Trump.

Ma recommandation

C'est un ouvrage majeur qui a enfin droit à une version française aux Editions Sans Soleil. Zéros + Uns de Sadie Plant propose une critique qui, selon les mots de la chercheuse et artiste Cindy Coutant qui préface le livre, «montre que le binarisme proprement occidental repose sur un principe d'intolérance à toute présence qui échappe à une logique de séparation (...). Sur le plan technique, cette logique convertit les fonctions vitales de la technologie en inexistences: elle nie le travail matériel, les réalités concrètes qui sous-tendent, en tâche de fond, l'existence même des machines. Elle rejette également, sur le plan somato-politique, les économies libidinales qui déjouent l'assignation immédiate à des catégories fixes — Plant évoque entre autres les modes de pensée non-linéaire, l'indétermination des affects, les vies trans, les sexualités dissidentes. La "mémoire morte" de l'histoire relègue ces réalités matérielles et existentielles hétérogènes au rang d'infrastructure, les pathologise ou les efface, préférant les lignes droites, les hard bodies et la position du missionnaire, érigeant les "pères fondateurs, point d'origine et moments décisifs" au détriment des pratiques processuelles, des différences mouvantes, mais aussi de la visibilité du coût exorbitant de la technologie.»

Sadie Plant s'attelle aussi à replacer le rôle des femmes dans l'essor de l'informatique. Elle a contribué de façon importante à la mouvance du cyberféminisme. Il aura pourtant fallu attendre près de 30 ans pour que cet essai fondateur soit traduit. Cindy Coutant ne s'y trompe pas: «L'antithèse immédiate à Zéros + Uns s'appelle De Zéro à Un
. Publié en 2014, l'ouvrage sous-titré Notes on Startups, or How to Build the Future n'a pas attendu trente ans pour être traduit en français, mais seulement deux. Il rassemble les conseils pratiques de Peter Thiel, capital-risqueur et co-fondateur de PayPal, sonspor du vice-président J.D. Vance pour le second mandat de Trump. L'homme murmure à l'oreille de la droite réactionnaire, et à qui veut écouter ses prophéties, il déclare: "je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles". "De Zéro à Un" constitue moins un manuel d'entrepreneuriat qu'une théologie de l'extraction qui consolide tout ce que Plant défait méthodiquement. Pour Thiel, le passage de 0 à 1 n'opère pas comme transition computationnelle mais comme acte de création pure, au singulier, celui du fondateur-démiurge qui fait surgir l'ordre depuis le néant.»

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Grégoire Barbey