Toujours plus vite droit dans le mur

Bonjour, vous !

Oui, je suis assez productif en ce moment... il faut bien occuper les longues nuits d'insomnie!

Aujourd'hui, je vous parle d'accélérationnisme. Vous avez peut-être déjà entendu ce mot, mais connaissez-vous sa signification? C'est essentiel de comprendre la vision idéologique qui se cache derrière cette «tyrannie de la vitesse» qui a pris des allures de programme politique. Il serait peut-être temps de songer à conceptualiser un décélérationnisme désirable pour contrer ce projet mortifère...

Le cinéma Cinélux à Genève diffusera ce jeudi à 18h30 en avant-première le film Plus large que le ciel en présence du réalisateur Valerio Jalongo. Ce dernier interroge dans son œuvre les enjeux scientifiques, éthiques et humains de l'intelligence artificielle. La projection sera suivie d'une discussion à laquelle je participerai. Vous êtes les bienvenu-e-s. J'ai d'ailleurs une place à offrir, alors n'hésitez pas à m'écrire si vous souhaitez y assister.

Vous pouvez retrouver une rediffusion de la discussion avec Bruno Giussani que j'ai animée mardi 3 mars sur le thème de la souveraineté numérique. Je vous signale aussi ce texte de l'ami François Charlet sur les enjeux juridiques de la protection des données.

«Fini le temps des cerises
Des écharpes pour deux
Dire que même à l'usine
Il faudra dire adieu


Ma petite couturière — Damien Saez

Bonne lecture !

L'éditorial

Comment suivre les évolutions technologiques, alors que celles-ci semblent toujours plus rapides? Vous vous êtes probablement déjà posé cette question. Et c’est bien normal. Le philosophe, sociologue et historien français Jacques Ellul avait décrit ce mécanisme d’accélération du développement technique dans son ouvrage Le Système technicien. Selon lui, chaque découverte scientifique et technique s’additionne aux autres.

Des disciplines a priori éloignées peuvent ainsi converger, ou du moins participer à des combinaisons inédites. L’architecture des réseaux de neurones artificiels a par exemple été inspirée par les connaissances en matière de fonctionnement du cerveau humain. Jacques Ellul était convaincu que la technique avait acquis une autonomie relative par rapport à la volonté humaine, au point de former un système à part entière. Il tablait sur un phénomène d’accélération qui n’aurait de cesse de gagner en intensité, du fait d’une absence de limite au développement technique, au moins sur le plan théorique. Je ne vais pas ici débattre du bien-fondé de sa thèse, largement débattue, car ce n’est pas l’objet de mon propos.

Si je décris sa vision, c’est parce qu’elle fait écho aux discours d’une grande partie des patrons de l’industrie du numérique, lesquels sont repris en cœur par les pouvoirs publics. Ce n’est d’ailleurs pas seulement un dispositif rhétorique: c’est aussi une stratégie assumée. En multipliant les annonces de nouvelles fonctionnalités à un rythme effréné, les concepteurs de systèmes d’intelligence artificielle entretiennent une forme de sidération collective. Ils bousculent la société et créent les circonstances d’une instabilité permanente. Facebook, devenu entre-temps Meta, en avait fait son slogan jusqu’en 2014: «Move fast and break things».

A l’échelle de la Silicon Valley, cette phrase prend même une dimension d’apophtegme, tant elle porte en elle les ferments d’un véritable programme politique. Face à des innovations toujours plus rapides, les législateurs sont désemparés. Les institutions démocratiques, dont le fonctionnement impose en général des délais plus ou moins longs pour aboutir à des changements majeurs, sont accusées d’être incapables de s’adapter. La rupture est consommée, il faut désormais faire advenir quelque chose de nouveau, à même de permettre à l’innovation d’aller toujours plus vite. Truffé d’impensés, cette vision ne s’embarrasse pas des questionnements autour de la plausibilité d’un développement technique illimité, ni des contraintes physiques, biologiques, énergétiques ou environnementales qui pourraient rendre cette trajectoire impraticable et, évidemment, non désirable.

Ce culte de l’accélération a ses thuriféraires. Le philosophe britannique Nick Land est l’un d’entre eux. Même si l’accélérationnisme lui est antérieur, il a largement contribué à en proposer un carcan idéologique formalisé. Issu de la gauche radicale, Nick Land s’est immédiatement démarqué dans les années 1990 par une posture iconoclaste sur le devenir du capitalisme: celui-ci serait un horizon indépassable. Si on ne peut pas lutter contre, alors autant tout faire pour le précipiter. «L’accélérationnisme ne se contente pas d’une théorie descriptive du phénomène d’accélération, il comporte une nette dimension prescriptive: il faut amplifier l’accélération», observe le chercheur Arnaud Miranda dans son ouvrage Les Lumières sombres (Ed. Gallimard, 2026) consacré à la pensée néoréactionnaire.

Cette distinction est importante. Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa a en effet proposé en 2010 une théorie de l’accélération pour appréhender la modernité. L’intéressé décrit ce phénomène et s’inquiète de ses conséquences. Hartmut Rosa «affirme que, laissée à elle-même, l’accélération engendrera toujours plus de souffrance et conduira à des cataclysmes (écologiques, nucléaires, démographiques…)». Nick Land, lui, ne se préoccupe pas de tels effets. D’autres figures le rejoignent dans son combat visant à faire sauter les obstacles au développement du capitalisme.

C’est notamment le cas de l’entrepreneur américain Peter Thiel, qui a cofondé la société d’analyse de données Palantir. L’homme d’affaires, véritable idéologue de la constellation néoréactionnaire, ne fait plus mystère de sa haine de la démocratie, accusée de favoriser la stagnation. Il voit dans l’accélération une condition nécessaire à l’innovation. Sans elle, l’espèce humaine ne sera pas en mesure de transcender son état.

Bien sûr, tous les discours qui appellent à faire sauter les verrous réglementaires pour favoriser l’innovation technologique ne sont pas forcément le signe d’une adhésion consciente aux thèses accélérationnistes. Mais ils revêtent par nature une orientation politiquement située. Pensez-y la prochaine fois que quelqu'un vous tient un discours dans lequel l'accélération occupe une place importante. Il ne faut pas se laisser déstabiliser par la tyrannie de la vitesse que dénonçait déjà le philosophe et architecte Paul Virilio il y a plus de trente ans.

Mes recommandations

C'est une amie qui m'a offert Maman est une cyborg de la classe moyenne et, comme souvent avec les livres, ça a été une belle rencontre. Le chercheur Yohann Thenaisie a transposé l'histoire de Claudine, mère du dramaturge Fabrice Gorgerat, dans une narration scientifique qui présente la maladie de Parkinson. Cette histoire souligne la fragilité de la condition humaine. Elle montre aussi comment la science dispose des corps pour faire progresser la recherche, souvent en décalage avec le ressenti des patients. L'auteur ne nous promet pas la fusion entre l'être humain et la cybernétique: elle est déjà là. C'est ce qu'il raconte à travers le parcours de Claudine et ses nombreuses opérations pour se faire équiper de dispositifs électroniques capables d'atténuer les symptômes de sa maladie. Yohann Thenaisie montre la fragilité de cette symbiose, exposant ces êtres humains augmentés à des attaques informatiques. Il s'interroge également sur le devenir de notre libre arbitre et de notre capacité à penser à l'abri des regards indiscrets alors que l'intelligence artificielle acquiert la capacité de déchiffrer les signaux de notre cerveau. Mention aux photos prises par Julie Masson qui illustrent ce récit avec humanité.
Cette recommandation fait écho à la précédente. Je vous invite à écouter «Mon corps électrique» diffusé par la RTS. C'est un podcast brillant, émouvant, humain. Le journaliste Arnaud Robert raconte sa participation à une étude scientifique conduite par les médecins Jocelyne Bloch et Grégoire Courtine dans le but de lui permettre de retrouver l'usage de son bras gauche. Arnaud Robert est tétraplégique depuis un accident survenu en 2022. Ces 7 épisodes sont bouleversant. Le récit d'Arnaud Robert est une invitation à la réflexion. Il questionne, comme un fil conducteur, notre rapport à la différence, à la science et à la technologie. Le journaliste partage les attentes élevées qu'il avait en participant à cet essai, pour lequel il a accepté de recevoir un implant cérébral et d'être câblé dans tout son corps. Il raconte sa déception aussi, quand les résultats se sont avérés insuffisants à ses yeux. A l'heure où nous plaçons une foi inébranlable dans la technologie et dans la science, les témoignages recueillis par Arnaud Robert nous questionnent aussi sur la notion de progrès, et sur ce qui compte vraiment en définitive. A ce titre, le regard du journaliste Malick Reinhard - qui publie d'ailleurs une infolettre sur le handicap que je vous recommande - est vraiment important, parce qu'il fait de ce sujet un enjeu politique. C'est difficile de rendre justice à ce podcast tant il est riche par les questions qu'il aborde, et qu'il présente avec subtilité, sans jamais prétendre apporter une réponse définitive.

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Merci de m'avoir lu, je vous donne rendez-vous pour la prochaine infolettre. En attendant, vos remarques sont les bienvenues. Vos suggestions de sujet aussi.

Grégoire Barbey