Diviser pour mieux régner

Bonjour, vous !

Beaucoup de médias se passionnent pour ces personnes qui décident de se passer des Big Tech. Ce sont évidemment des expériences éclairantes, mais je crains qu'elles nous fassent oublier la dimension collective de l'enjeu. Je vous propose d'approfondir cette question dans cette nouvelle infolettre. Et tant que j'y suis, n'hésitez pas à la partager autour de vous!

Bon, si votre boîte mail n'est pas totalement saturée, je vous recommande aussi l'infolettre Dans les algorithmes de l'excellent Hubert Guillaud. Il a publié ce matin une nouvelle édition dans laquelle il évoque le rôle du service de vérification d'âge Persona, financé par l'inénarrable Peter Thiel. Si vous pensiez que c'était une bonne nouvelle de voir le web être verrouillé par de telles contraintes, vous risquez de déchanter...

Au passage, le nouvel épisode de mon podcast IA qu'à m'expliquer est sorti hier. J'ai reçu la journaliste Pauline Ferrari. Ensemble, nous décortiquons la bromance entre l'intelligence artificielle et les mouvements masculinistes.

«L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien; c’est nous qui, pour le construire, devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même.»

L'Enracinement — Simone Weil

Bonne lecture !

L'éditorial

Vous êtes contre la collecte et l'exploitation de vos données personnelles à des fins de profilage? Il suffit de ne pas être sur les réseaux sociaux. Vous n'êtes pas aligné avec les valeurs d'OpenAI, l'éditeur de ChatGPT, qui vient de signer un contrat avec le Pentagone? Vous n'avez qu'à boycotter ses services.

Les questions autour du développement technologique sont trop souvent présentées sous l'angle d'un choix individuel. Loin de moi l'idée d'affirmer que nos décisions personnelles ne comptent pas, mais leurs effets sont limités. Ce sont des enjeux de société.

Prenons un exemple concret. D'ici la fin de l'année, la Confédération devrait déployer son système d'identité électronique. Cette e-ID prendra la forme d'une application mobile, accessible pour l'heure uniquement sur les appareils dotés d'Android (Google) ou iOS (Apple). Elle devrait à terme être disponible sur des magasins d'application tiers, selon les engagements pris par les autorités. Soit.

Une contrainte supplémentaire intervient avec cette e-ID. Pour des raisons de sécurité, les clés cryptographiques seront rattachées à un smartphone, plutôt qu'à un utilisateur. Elles seront donc hébergées physiquement dans l'appareil. Tous ne seront pas éligibles. Bien sûr, cette identité électronique devrait être facultative. Enfin, ça, c'est sur le papier. Elle n'est pas encore disponible et pourtant les projets pour étendre son utilisation se multiplient sous la Coupole fédérale.

Le Conseil des Etats et le Conseil national ont par exemple accepté une proposition demandant l'instauration d'un essai pilote pour la récolte électronique de signatures avec l'e-ID. Le Conseil fédéral pourrait aussi proposer cette identité électronique comme moyen de vérification de l'âge sur certains sites web. Il y a fort à parier qu'il sera difficile de se passer de l'e-ID dans un avenir relativement proche.

L'Etat a un rôle important de prescripteur. Il nous impose des usages numériques. Ceux-ci sont bien souvent dépendants des principaux acteurs industriels en présence. Ma fille va à l'école en France. L'établissement communique uniquement via une application. Aucun document papier, et aucune possibilité d'y accéder en-dehors d'Android et d'iOS.

Le monde professionnel n'est pas en reste. Si vous pouvez boycotter ChatGPT à titre individuel, qu'en est-il dans votre entreprise? Votre employeur se sert-il du service d'OpenAI? A-t-il opté pour la suite bureautique de Microsoft, partenaire principal de l'éditeur de ChatGPT? Difficile d'échapper aux contraintes imposées par la vie en société.

J'ai quitté X il y a plusieurs mois. Je ne pouvais plus accepter de soutenir malgré moi un réseau social qui favorise notoirement la haine et la violence. Mais mon choix pèse bien peu. Médias et administrations publiques sont toujours sur X. De nombreuses personnalités publiques continuent d'en faire leur canal de communication privilégié. Cela crée une forme d'inertie dont il semble difficile de s'extraire.

Nous devons refuser cette rhétorique consistant à faire peser sur les individus la responsabilité de choix (ou de renoncements) collectifs. Les industriels ont toujours cherché à déplacer la lutte sur le terrain du style de vie. Comme si tout cela relevait finalement que d'une question de consommation. C'est du reste ce que ces technologies font à nos sociétés: elles nous éloignent les uns des autres et nous font miroiter un monde dans lequel le collectif n'est rien de plus que la somme des individualités.

Nos décisions personnelles n'en sont pas moins utiles. Elles montrent qu'il est possible d'emprunter des chemins différents. Elles peuvent inspirer d'autres personnes. Elles tracent un sillon. Je constate dans mon travail de documentation de ces alternatives combien les poches de résistance sont souvent le fait d'un individu isolé, ou de collectifs à échelle réduite, y compris dans des entreprises ou administrations publiques. C'est d'ailleurs comme ça que je conçois le rôle du journalisme: celui d'être un «passeur d'idées».

Ces démarches sont essentielles et elles doivent être encouragées partout où cela est possible. Mais ne culpabilisons pas celles et ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas assumer ces choix. Cette posture moralisatrice est contre-productive. Lutter contre un système totalisant n'est pas chose aisée. Sur ce sujet, je vous recommande d'ailleurs l'article de la camarade Nastasia Hadjadji dans Le Monde, qui a répertorié quelques initiatives intéressantes pour se passer des Big Tech (en partie au moins).

Dans mon parcours, j'ai été influencé par de nombreuses rencontres. L'une des plus importantes, c'est évidemment celle d'Alexis Roussel, avec qui j'ai écrit Notre si précieuse intégrité numérique (Ed. Slatkine, 2021). C'était en 2011, je n'étais même pas encore journaliste, mais simple blogueur sur la Tribune de Genève. Alexis s'affairait à créer la section genevoise du Parti pirate. Je découvrais pour ma part la vie politique locale.

C'est à Alexis que je dois ma passion pour les enjeux technologiques. J'ai toujours été intéressé par la politique, et il m'a permis de comprendre le rôle crucial du numérique dans ce domaine. Nos échanges m'ont donné envie d'explorer la question plus en profondeur et de politiser les enjeux. Nos points de vue ne sont pas toujours alignés sur tous les sujets, mais ces discussions sont fécondes. Alexis fait partie de ces personnes qui luttent corps et âme pour faire advenir un autre horizon.

J'ai désormais la conviction que nous sommes nombreuses et nombreux à vouloir autre chose. La période de crise que nous traversons a le mérite de clarifier certaines positions. Ce qu'il faut, c'est connecter toutes ces énergies ensemble. C'est une étape cruciale mais elle ne se suffit pas à elle-même. Une stratégie et une méthode sont nécessaires, ainsi qu'un projet désirable. Nous explorerons cela ces prochains mois. En attendant, il faut continuer à rejeter toutes les tentatives d'individualiser les enjeux.

Ma recommandation

Au-delà du titre provocateur, Notre cerveau sous influence, Comment les IA génératives modèlent nos émotions et façonnent nos sociétés (Ed. Eyrolles, 2026) est un ouvrage passionnant. La neuroscientifique et psychologue clinicienne Nadia Guerouaou questionne notre rapport à la technique avec comme point de départ ce qu'elle nomme les «filtres vocaux», ces systèmes capables de modifier les émotions transmises par notre voix en temps réel. «Avec les IA génératives, le masque social est de silicium, appliqué automatiquement, sans conscience des règles qu’il impose ni des normes qu’il véhicule. Car ces technologies ne sont ni de simples outils, ni neutres. Plus qu’exprimer nos émotions à notre place, elles influent sur ce qui nous touche et nous indigne et ainsi reconfigurent progressivement nos valeurs, notre perception du monde, des autres et de nous-mêmes.» Cet extrait résume à lui seul pourquoi la lecture de cet ouvrage est essentielle. Vous pourriez bientôt découvrir que vos conversations téléphoniques sont modulées par un filtre permettant de lisser les émotions de votre voix. Demain, vos amis cacheront peut-être leurs états intérieurs en usant de ces mêmes artifices. Cela pose évidemment des questions vertigineuses. J'aurai le plaisir de recevoir Nadia Guerouaou pour un futur épisode de IA qu'à m'expliquer prévu fin avril. Cela vous laisse le temps de dévorer son livre.

Agenda

Voici les événements auxquels je participerai ces prochaines semaines (des dates supplémentaires en avril et en mai devraient être confirmées sous peu):
  • Mardi 24 mars à 19h: table ronde «Création & Phob.IA» organisée par le Bureau culturel genevois. Nous tenterons de répondre à cette vaste question: l’IA générative, menace ou opportunité pour la création? Les informations détaillées sont disponibles ici.
  • Mardi 31 mars à 19h: projection de Molly vs the Machines puis discussion autour des enjeux soulevés par le film. L'événement est organisé par le FIFDH. Inscription gratuite ici.
  • Jeudi 28 mai à 17h: conférence durant laquelle je présenterai un «Plaidoyer pour une politique publique en faveur des communs numériques» à la Haute école Arc (Neuchâtel). Evènement organisé par le Sustainable & Open IT Lab. Inscription gratuite ici.

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Merci de m'avoir lu, je vous donne rendez-vous pour la prochaine infolettre. En attendant, vos remarques sont les bienvenues. Vos suggestions de sujet aussi.

Grégoire Barbey