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Dans un monde polarisé, préservons nos espaces communs
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J'ai décidément l'impression que je n'arriverai pas à proposer un contenu régulier ici. Je profite des vacances de février pour vous envoyer une nouvelle édition de cette infolettre. J'ai été très occupé (pour changer) depuis le début de l'année. J'ai mille idées de sujets à traiter ici mais je cours après le temps. Je me suis enfin plongé sérieusement dans un projet de livre. Je vous en dirai plus prochainement. Pour l'instant, je suis à la recherche d'un éditeur, et j'envisage de prendre des congés pour me consacrer pleinement à l'écriture. Je suis super content, mais ça ne va pas faciliter le rythme de publication de ladite infolettre...!
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Je profite de ce petit message introductif pour remercier toutes celles et ceux qui me font part de leur intérêt pour mes travaux. N'hésitez pas à continuer de les partager. Je suis convaincu de l'importance de faire circuler les idées, et c'est d'ailleurs pour cela que je vous propose systématiquement des suggestions de lecture ici.
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J'étais à Paris en janvier pour assister à un événement sur la résilience technologique de l'Europe. Il y avait, à distance, le juge de la Cour pénale internationale Nicolas Guillou. Sous sanctions américaines depuis août 2025, il a découvert malgré lui les conséquences funestes de notre trop grande dépendance aux Etats-Unis. J'ai eu l'opportunité de m'entretenir avec lui. Vous pouvez retrouver l'échange sur le site du Temps (accès limité aux abonné-e-s). Sa mésaventure devrait nous interpeller. Si nous voulons défendre nos valeurs, nous devons réfléchir à la manière de regagner une plus grande indépendance.
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L'éditorial
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L'année 2026 a commencé de la pire des façons en Suisse. Le terrible incendie qui a ravagé le bar Le Constellation à Crans-Montana a bouleversé le pays. Le bilan est épouvantable: 41 personnes ont trouvé la mort et 115 autres ont été blessées. Ce sont des jeunes. Certain-e-s luttent encore pour leur survie. Même si je ne suis pas directement affecté par cette tragédie, cette tragédie m'a beaucoup ému. J'adresse ici mes pensées aux victimes ainsi qu'à leurs proches.
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Ailleurs dans le monde, il n'y a pas non plus de quoi se réjouir. Deux citoyens ont été tués aux Etats-Unis par la police de l'immigration qui ressemble de plus en plus à une milice privée aux ordres de la présidence. Donald Trump continue de bouleverser les équilibres mondiaux et tout porte à croire qu'il n'acceptera pas une éventuelle déconvenue lors des élections de mi-mandat en novembre.
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Ce qu'il se passe outre-Atlantique a aussi des répercussions en Europe. Nous observons une radicalisation à grande vitesse des déclarations politiques. Des principes fondamentaux de nos démocraties libérales sont remis en cause. Nous vivons un moment charnière de l'histoire moderne.
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«A qui profite le code?», c'est le titre de cette infolettre créée l'an dernier. La question traduit une obsession qui m'habite depuis de nombreuses années: interroger nos choix technologiques. Aujourd'hui, y répondre est urgent. Car nous sommes désormais exposés à une bataille informationnelle qui se joue essentiellement à travers les médias que nous utilisons quotidiennement. Et contrairement au siècle dernier, nous les emmenons désormais partout avec nous. Notre exposition est quasi permanente, et nul doute que cela jouera un rôle essentiel ces prochains mois et années.
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La façon dont l'information est sélectionnée pour nous est un enjeu démocratique. Je suis d'ailleurs très inquiet par la votation sur la redevance de l'audiovisuel public le 8 mars. Les Suisses se prononceront sur une initiative qui prévoit de réduire la contribution des ménages à 200 francs par an, contre 365 francs actuellement. Le Conseil fédéral lui oppose un contre-projet qui limitera la baisse à 300 francs. Quoi qu'il arrive, le service public audiovisuel devra tailler dans ses effectifs et dans son offre.
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Dans un monde toujours plus polarisé, avec des médias privés qui suivent la tendance, je suis convaincu par la nécessité de maintenir un service public fort. Je n'ai jamais cru en la neutralité journalistique, mais la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) est tenue de respecter un mandat de prestations. C'est une institution démocratique. En ce sens, elle peut et doit aussi être critiquée. Mais sabrer dans ses moyens ne lui permettra pas d'améliorer son offre ou son positionnement. Cela fera le jeu de forces obscures qui profiteront à n'en pas douter de cet affaiblissement d'un média qui a l'obligation de s'adresser à tous les publics dans un pays fort de quatre langues nationales.
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Je me méfie de la position qui consiste à dire que chacun doit être libre de payer ou non pour un contenu médiatique, à la manière de Netflix. Ce discours porte en lui une vision du monde individualiste, éloignée selon moi des fondements de notre modèle démocratique. Certes, les géants américains de la tech nous font miroiter l'idée que tout peut être adapté à nos besoins. Mais c'est un mirage qui cache une stratégie commerciale et politique.
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Avec la fragmentation induite par la numérisation de nos vies, nous avons besoin d'espaces communs pour continuer à faire société. Nous devons résister face à cet effacement progressif et orchestré de nos lieux de rencontre. Je n'ai pas peur des mots: c'est une lutte idéologique. Elle était jusqu'ici discrète, cachée derrière des formulations destinées endormir notre vigilance. Elle est désormais plus assumée, parce que l'étau s'est considérablement resserré. La SSR reste le garant d'une information commune. Nous devons la préserver, plus que jamais.
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Hâtons-nous de sauvegarder ce qui peut l'être et de faire advenir des espaces alternatifs. De créer des réseaux qui seront autant de poches de résistance dans le monde qui vient. Je ne veux pas jouer ici les Cassandre, mais tout porte à croire que nous allons affronter des temps difficiles. J'espère que nous n'assisterons pas en Suisse le 8 mars à la victoire d'une vision du monde qui s'oppose à la communauté de destin de nos différentes cultures.
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Mes recommandations
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Eloge du bug de Marcello Vitali-Rosati, paru en 2024 aux Editions La Découverte, mérite le détour. Son sous-titre dit tout: «être libre à l'époque du numérique». Est-ce seulement possible? L'auteur, philosophe et professeur à l'Université de Montréal, propose de questionner notre rapport aux technologies «qui fonctionnent bien». Qu'est-ce que cela dit de nos sociétés? Est-il possible de concevoir «le numérique» autrement que sous sa forme actuelle? Marcello Vitali-Rosati rappelle que cet impératif de fonctionnalité sert les intérêts du capitalisme. La pandémie de Covid-19 a permis d'accélérer le déploiement de logiciels qui, avant 2020, auraient été confinés à des récits dystopiques dans des séries télévisées comme Black Mirror. Bien écrit, l'ouvrage se lit facilement. Il est clairement à mettre entre toutes les mains compte tenu de l'actualité. Vous ne verrez plus votre smartphone de la même manière (du moins, je l'espère).
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Vous avez sûrement déjà entendu parler de l'entrepreneur américain Peter Thiel, qui a cofondé la société d'analyse de données Palantir, celle-là même qui fournit ses services à la police américaine de l'immigration (ou à la Direction générale de la sécurité intérieure en France). Si vous voulez mieux comprendre le personnage, alors je vous recommande la lecture du livre Les Lumières sombres (Ed. Gallimard, 2026) du chercheur Arnaud Miranda. Il propose de revenir sur la genèse de la pensée néoréactionnaire, née dans les années 2000 sur d'obscurs blogs, et qui semble faire des émules jusque dans les couloirs de la Maison-Blanche. L'auteur propose d'éclairer une partie du trumpisme tel qu'il se présente depuis la réélection de Donald Trump en novembre 2024. Une lecture indispensable pour saisir à quel point le modèle de la démocratie libérale tel que nous le connaissons en Europe est désormais sous pression.
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A lire sur le site
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Quelques réflexions sur l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs
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La mesure visant à empêcher les mineurs d’accéder aux plateformes sociales ne résoudra pas les problèmes que celles-ci posent actuellement. J'expose ici quelques arguments qui me font douter du bienfondé de la démarche. En savoir plus
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Merci de m'avoir lu, je vous donne rendez-vous pour la prochaine infolettre. En attendant, vos remarques sont les bienvenues. Vos suggestions de sujet aussi.
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