Ni Dieu ni géolocalisation

Bonjour, vous !

Vous avez peut-être déjà remarqué ce phénomène: un patron de la tech se lance dans des déclarations sans queue ni tête et ses propos sont repris en boucle par les médias. Le journaliste américain Karl Bode s'est fendu d'un petit billet bien senti sur ce sujet, et je souscris pleinement à son analyse.

Le sujet du jour, vous l'aurez compris en lisant le titre de cette infolettre, c'est le contrôle parental. Je vais vous expliquer pourquoi ces applications qui sont censées permettre aux parents de protéger leurs enfants dans leur vie numérique me dérangent profondément.

Cette nouvelle livraison est un peu plus courte qu'à l'accoutumée, ayant eu une semaine assez remplie. J'ai mis à jour l'agenda pour y intégrer les prochains événements publics auxquels je participerai. Vous êtes évidemment les bienvenu-e-s.

Bonne lecture !

L'éditorial

J'ai assisté mardi soir à la diffusion du film Molly vs the Machines. Il retrace l'histoire de Molly Russel qui s'est donné la mort à 14 ans en 2017. Sa famille a obtenu de la justice britannique la reconnaissance de la responsabilité des plateformes dans son décès. Les plaignants ont pu documenter comment l'adolescente a été exposée à des milliers de contenus en lien avec le suicide dans les mois qui ont précédé son passage à l'acte.

La soirée était organisée par le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) et j'étais invité à discuter à l'issue de la projection avec Morgane Bonvallat, qui travaille pour Tech against violence et Stop Hate Speech. Nous avons notamment abordé les questions de réglementation, et comme vous le savez sûrement si vous me lisez régulièrement, je défends l'interdiction du modèle d'affaires reposant sur la collecte et l'exploitation des données personnelles. C'est lui qui incite les géants du numérique à favoriser des contenus toxiques pour générer de l'engagement et en tirer des revenus publicitaires.

Pendant la conversation, une dame nous a interpellé sur la responsabilité du père de Molly. Elle-même mère de trois enfants, elle nous a dit recourir aux applications de contrôle parental mises à disposition par les géants de la tech. «Je surveille tout ce qu'ils font sur leur smartphone», nous a-t-elle expliqué. J'ai trouvé ce témoignage d'une honnêteté déconcertante. Il m'a beaucoup perturbé.

Je suis moi-même père, et je me pose beaucoup de questions sur ces sujets. Mon enfant est encore en bas âge et ne suis donc pas confronté à la situation. Mais j'ai beaucoup d'amis autour de moi qui le sont et qui ont adopté une approche similaire à cette dame. En fait, je trouve ce contrôle parental très préoccupant. Non seulement les entreprises s'en servent comme d'un levier pour se défausser de leur responsabilité, mais en plus cela entraîne des comportements qui sont hautement problématiques de mon point de vue.

De nos jours, les parents acceptent que leurs enfants sortent seuls à la condition d'être atteignables. Cela commence généralement par des montres connectées qui servent de mouchards géolocalisables. Et puis vient le smartphone et ses applications de messagerie instantanée (souvent WhatsApp). Les outils de contrôle parental parachèvent le dispositif de surveillance en permettant de garder un œil sur le contenu.

Ce contrôle exacerbé normalise des comportements qui sont pourtant dangereux. J'en discutais justement mardi avant l'événement avec Morgane. Beaucoup de jeunes construisent aujourd'hui leur sociabilité avec l'idée que cette surveillance permanente est normale et même souhaitable. Cela donne lieu à des relations interpersonnelles fondées sur le contrôle plutôt que sur la confiance.

Loin de moi l'idée de condamner l'attitude de ces parents. Je sais combien avoir des enfants est un terrain propice à l'anxiété. Ce serait trop facile de leur faire porter la responsabilité de cette situation. C'est un problème de société. Nous pensons que cette disponibilité totale, indépendante du temps et de la distance, peut nous préserver de l'absence et de l'inattendu. Ces technologies nous donnent l'illusion du contrôle. Elles influencent nos croyances et modifient nos comportements.

Je n'ai pas de solution magique malheureusement. Il faut rappeler sans cesse combien ces outils ne nous apportent pas les bénéfices escomptés, par contre ils produisent des effets concrets sur notre rapport aux autres. Dans une époque de recrudescence de la violence, je crains que cette accoutumance à la surveillance généralisée ne soit pas une bonne nouvelle. Le contrôle parental n'est pas la bonne réponse aux problèmes soulevés par les réseaux sociaux.

Agenda

Voici les événements publics auxquels je participerai ces prochaines semaines:
  • Samedi 25 avril à 14h15: Conférence «IA plus de psy?» en duo avec le psychologue Niels Weber pour les 20 ans de la Formation des associations romandes et tessinoise de psychologues (FARP).
  • Mercredi 29 avril dès 18h30 à Thônex: modération d'une table-ronde portant sur le thème de la sécurité numérique en entreprises. L'événement est organisé par les communes des Trois Chênes. Plus d'infos ici.
  • Samedi 2 mai à 14h: table ronde sur le thème des auteurices de BD face à l'IA générative dans le cadre du festival BDFil à Lausanne. Plus d'infos ici
  • Jeudi 21 mai à 19h à Genève: table ronde sur les effets de l'intelligence artificielle dans le monde du travail, organisée par l'organisation Rezalliance. Informations et inscriptions ici.
  • Jeudi 28 mai à 17h: conférence durant laquelle je présenterai un «Plaidoyer pour une politique publique en faveur des communs numériques» à la Haute école Arc (Neuchâtel). Evènement organisé par le Sustainable & Open IT Lab. Inscription gratuite ici.
Merci de m'avoir lu, je vous donne rendez-vous pour la prochaine infolettre. En attendant, vos remarques sont les bienvenues. Vos suggestions de sujet aussi.

Grégoire Barbey