Le ver est dans le fruit

Maudite pomme !

J'avais envie de vous parler des 50 ans d'Apple en ce week-end pascal. Que nous dit la couverture médiatique de cet anniversaire sur l'état de la presse et sur les mythes autour de l'industrie numérique? Rien de bon, malheureusement.

Du côté des recommandations, je vous parle notamment de l'émission Internet exploreuses. Elle vaut vraiment le détour.

Les CFF nous offrent un exemple emblématique d'une numérisation tout sauf inclusive. Une passagère malvoyante a chuté l'an dernier en descendant d'un train à cause d'un marche-pied défaillant. Et les employés de l'ex-régie fédérale lui ont demandé de remplir un formulaire en ligne parce qu'aucun service dédié n'existe pour déclarer l'accident. Elle a dû se faire aider par un proche...

Enfin, si ça vous a échappé, je vous signale aussi le lancement d'Office EU, une suite collaborative lancée par une coalition d'acteurs européens dont Nextcloud, Eurostack et OpenProject. Peut-être que les autorités suisses pourraient s'y intéresser, elles qui affirment réfléchir à des alternatives à Microsoft 365? C'est Pâques, nous ne sommes pas à l'abri d'un miracle...

«La convivialité sera l’œuvre exclusive de personnes utilisant un outillage effectivement contrôlé. Les mercenaires de l'impérialisme peuvent empoisonner ou détruire une société conviviale, ils ne peuvent pas la conquérir.»

La convivialité Ivan Illich

Bonne lecture !

L'éditorial

Le géant américain Apple a fêté ses 50 ans mercredi. Difficile de passer à côté de l'événement au vu des nombreux sujets qui ont été consacrés à cet événement. Arrêtons-nous quelques instants sur ce cadrage médiatique. Il souligne assez bien la manière dont les enjeux technologiques sont couverts au quotidien. En l'occurrence, deux tendances émergent: une forme de neutralité dépolitisante, qui se contente d'aborder les inventions de l'entreprise sous l'angle de la rétrospective, et la mythification, avec ses récits autour des fondateurs d'Apple, et en particulier Steve Jobs.

Le Monde a fait le choix de traiter cet anniversaire en se focalisant sur la rencontre entre Steve Jobs et Steve Wozniak. Une approche qui occulte tout le reste: le contexte de l'époque, les autres personnes qui ont contribué à cette aventure entrepreneuriale, les financements... Seul subsiste le récit des inventeurs géniaux, ces hommes (toujours des hommes) qui ont su défier le monde grâce à leur incroyable ambition et leur vision iconoclaste. D'autres médias n'hésitent pas à relayer le mythe de la révolution démarrée par un rebelle dans son garage.

Il suffit pourtant de s'intéresser à la littérature sur ce sujet pour constater que la réalité est plus complexe. Si ça attise votre curiosité, je vous recommande La Tech: Quand la Silicon Valley refait le monde (Ed. du Seuil, 2023) du sociologue Olivier Alexandre. Ce dernier a passé plusieurs années en Californie et lève le voile sur la façon dont s'organise ce petit monde hyper-sélectif.

Il y a aussi sur ce thème Le mythe de l'entrepreneur (Ed. La Découverte, 2023) du chercheur Anthony Galluzzo, qui propose une contre-histoire d'Apple en mobilisant la figure de Steve Jobs. Si vous préférez l'audio à l'écrit, Anthony Galluzzo s'était exprimé au micro du camarade François Saltiel sur France Culture en janvier 2026.

Les rétrospectives qui se concentrent sur les grands succès d'Apple participent de leur côté à cimenter l'idée que les évolutions technologiques suivent une forme de linéarité en mettant de côté les échecs (nombreux) de l'entreprise. Cela contribue aussi à célébrer des produits qui mériteraient d'être appréhendés sous un angle plus politique. Le fait qu'Apple soit à l'origine des ordinateurs personnels peut faire l'objet d'une lecture critique. C'est ce que propose par exemple le philosophe canadien Marcello Vitali-Rosati dans son Eloge du bug: Etre libre à l'époque du numérique (Ed. La Découverte, 2024).

La création d'un ordinateur prêt à l'emploi ne va pas forcément de soi. Cette vision s'insère dans un contexte où la productivité importe plus que la compréhension des outils. Apple a mis sur le marché une certaine idée de l'informatique, dont les premières esquisses remontent aux années 1940. En pré-paramétrant ses machines, l'entreprise a rendu leur utilisation plus accessible. Mais elle a aussi incité les utilisateurs à se désintéresser de leur fonctionnement.

Apple tout comme Microsoft ont réussi à dépolitiser leurs choix de paramétrage et de conception. Ils ont colonisé nos imaginaires en installant l'idée que leur manière de faire de l'informatique est la plus simple, la plus efficace et donc la meilleure. Le fait que de nombreuses distributions de logiciels libres s'inspirent des codes d'Apple et Microsoft devrait sérieusement nous interpeller.

Célébrer les 50 ans d'Apple, c'est participer à l'éloge de la dépossession. L'arrivée de l'iPhone en 2007 a renforcé le contrôle de l'entreprise sur nos machines. Les smartphones sont devenus en vingt ans les objets les plus intimes de notre quotidien. Nous les emmenons partout, nous dormons même à côté d'eux, et pourtant nous ignorons tout (ou presque) de leur fonctionnement. Les écosystèmes mobiles sont verrouillés par les éditeurs, qui seuls décident des applications distribuées au sein de leurs appareils. Ils en tirent de juteux profits.

Apple n'est bien entendu pas la seule entreprise à avoir contribué à ce verrouillage, mais elle a contribué à rendre ce phénomène désirable en l'habillant d'une couche esthétique. C'est toute une industrie qui s'est bâtie sur cette approche et qui la perpétue. Il suffit de regarder à quel point la dimension logicielle a pris une ampleur disproportionnée dans notre vie. Même les véhicules sont devenus des ordinateurs sur roues, et sont verrouillés par des systèmes maîtrisés par les entreprises qui les commercialisent. Tout est fait pour capter la valeur à travers une infrastructure numérique globale.

L'anniversaire d'Apple est en réalité l'occasion de nous interroger sur le rôle des médias, et plus spécifiquement du journalisme. Le manque de contextualisation autour de l'entreprise et des conséquences de son modèle d'affaires en disent long sur l'état de la presse aujourd'hui. D'autres collègues s'en inquiètent depuis plusieurs années. C'est le cas du camarade Thibault Prévost, qui avait déjà décrit en 2022 la manière dont Apple tue le journalisme.

Comment se fait-il que les journalistes fassent preuve d'un tel optimisme béat à l'égard des entreprises qui contribuent à la disparition de leur profession? Cette couverture servile ne leur profitera même pas, étant donné que l'essor de l'intelligence artificielle générative promet d'accélérer encore leur déqualification. Il est peut-être temps de se réveiller.

Mes recommandations

Si vous ne connaissez pas l'émission Internet exploreuses, c'est le moment de combler cette lacune. Les journalistes Lucie Ronfaut et Héloïse Linossier abordent chaque mois les cultures numériques avec une invitée. Elles s'intéressent vraiment à tous les sujets, et trouvent toujours des interlocutrices passionnantes. TikTok a-t-il ruiné la musique? Pourquoi internet aime autant le crime? L'intelligence artificielle va-t-elle nous noyer dans le slop? Voici quelques questions parmi d'autres qu'elles ont abordé ces deux dernières années. L'émission en est à sa troisième saison. Elle est produite au sein d'Origami, un média indépendant consacré aux jeux vidéo. Son avenir repose uniquement sur le financement participatif, via la plateforme Patreon. Je crois qu'ils ont aujourd'hui plus de 4000 contributrices et contributeurs. Un magnifique succès qui témoigne de la qualité de leur couverture journalistique. Heloise Linossier, Lucie Ronfaut, Florian Velter, Kévin Cicurel, Gauthier Andres, Sylvain Tastet et Hubert Petit abordent les enjeux de l'industrie culturelle numérique avec talent. Ils s'intéressent aussi aux mouvements des travailleuses et travailleurs, contribuant ainsi à visibiliser des luttes essentielles. Bref, moi j'adore cette équipe. Si ces sujets vous intéressent, découvrez-les et surtout soutenez-les.
Les technologies numériques sont associées à la dématérialisation. Un vocabulaire qui cache les effets de cette industrie sur nos sociétés et sur notre planète. La journaliste Mathilde Saliou décrit dans son livre L'envers de la tech, Ce que le numérique fait au monde (Ed. les Pérégrines, 2025) tous ces effets. Elle prend le pari d'aborder également les idéologies qui alimentent le secteur et qui participent à obscurcir les enjeux. Mathilde écrit pour le média Next.ink. Elle produit également le podcast Entre la chaise et le clavier que je vous recommande. Son premier ouvrage Technoféminisme, Comment le numérique aggrave les inégalités (Ed. Grasset, 2023) montrait déjà l'influence d'une certaine vision du monde très masculine sur la manière dont les technologies numériques sont conçues et déployées.

Agenda

Voici les événements publics auxquels je participerai ces prochaines semaines:
  • Samedi 25 avril à 14h15: Conférence «IA plus de psy?» en duo avec le psychologue Niels Weber pour les 20 ans de la Formation des associations romandes et tessinoise de psychologues (FARP).
  • Mercredi 29 avril dès 18h30 à Thônex: modération d'une table-ronde portant sur le thème de la sécurité numérique en entreprises. L'événement est organisé par les communes des Trois Chênes. Plus d'infos ici.
  • Samedi 2 mai à 14h: table ronde sur le thème des auteurices de BD face à l'IA générative dans le cadre du festival BDFil à Lausanne. Plus d'infos ici
  • Jeudi 21 mai à 19h à Genève: table ronde sur les effets de l'intelligence artificielle dans le monde du travail, organisée par l'organisation Rezalliance. Informations et inscriptions ici.
  • Jeudi 28 mai à 17h: conférence durant laquelle je présenterai un «Plaidoyer pour une politique publique en faveur des communs numériques» à la Haute école Arc (Neuchâtel). Evènement organisé par le Sustainable & Open IT Lab. Inscription gratuite ici.

Lu ailleurs

Déconfiture pour les futurs centres de données américains

Près de la moitié des centres de données qui devaient ouvrir cette année aux Etats-Unis font face à des retards, ou à des annulations. Le phénomène touche aussi des projets à plus long terme. Il semble que les ambitions délirantes en la matière ne se concrétiseront pas. Ouf. Futurism
Merci de m'avoir lu, je vous donne rendez-vous pour la prochaine infolettre. En attendant, vos remarques sont les bienvenues. Vos suggestions de sujet aussi.

Grégoire Barbey