Bas les masques

Bonjour, vous !

Six mois. C'est le temps qu'il aura fallu à OpenAI pour débrancher son générateur de vidéo Sora et le réseau social qui lui était associé. L'expérience a donc tourné court. Non seulement il s'est avéré que la génération de vidéos débiles n'était pas promise à un grand avenir, mais en plus ça a coûté très cher à l'éditeur de ChatGPT. La débauche d'énergie et de matériel que sous-tend cette activité est en effet inversement proportionnelle à son utilité publique. Avec un peu de chance, OpenAI finira tirer les mêmes conclusions en ce qui concerne sa propre existence.

Aujourd'hui, je vous parle une fois de plus de Sadie Plant. La traduction de son livre Zeros and Ones en français suscite pour l'heure une indifférence polie. Sans doute l'intelligentsia francophone est-elle trop occupée à se pâmer devant les délires virilistes, suprémacistes et franchement fascistes des néoréactionnaires pour se préoccuper d'une philosophe qui tisse un motif radicalement différent. Ouais, je suis chafouin.

Si ça vous intéresse, vous pouvez visionner la discussion sur les effets de l'intelligence artificielle générative sur l'industrie créative qui a eu lieu au Bureau culturel de Genève mardi. L'événement a été l'occasion pour l'institution de présenter Dalia, une échelle permettant de mesurer la part d'intelligence artificielle impliquée dans un processus créatif. Une démarche vraiment intéressante.

Et si comme moi vous êtes plus végane en ce qui concerne l'IA générative (pour reprendre l'expression d'un pote), vous allez adorer cette manière de présenter cette technologie...

Pour conclure cette longue introduction, Le Temps a publié hier le portrait que j'ai consacré à l'artiste technocritique Dasha Ilina. Encore une rencontre inspirante. Jetez un œil à son travail.

«Le spectacle de l'injustice m'accable, mais c'est probablement parce qu'il éveille en moi la conscience de la part d'injustice dont je suis capable.»

Les Grands cimetières sous la Lune — Georges Bernanos

Bonne lecture !

L'éditorial

J'ai eu la chance de rencontrer il y a quelques semaines la philosophe britannique Sadie Plant à l'occasion de la traduction de son livre Zeros and Ones par les Editions Sans Soleil. La discussion a d'ailleurs fait l'objet d'un entretien publié dans Le Temps. Si je vous en reparle, c'est parce que j'ai pris un café avec la chercheuse Oriane Petteni qui a signé la postface de l'édition française. Elle a travaillé avec Iain Hamilton Grant, une autre figure du fameux Cybernetic Culture Research Unit (CCRU) dont Sadie Plant fut l'une des co-fondatrices.

Oriane Petteni se passionne pour cette période qui a vu émerger autant de pensées différentes malgré un terreau commun. Nick Land, autre figure tutélaire du CCRU, en est l'incarnation paroxystique. Convaincu que le capitalisme ne peut pas être freiné et qu'il nous conduit droit dans le mur, le philosophe britannique veut accélérer son développement. Sadie Plant, avec sa pensée matérialiste et féministe, propose une lecture radicalement différente du monde.

De nombreuses figures intellectuelles francophones sont aujourd'hui fascinées par la mouvance néoréactionnaire dont Nick Land est l'un des architectes, aux côtés du blogueur et ingénieur américain Curtis Yarvin. La traduction en français du livre de Sadie Plant paru en 1998 a fait l'objet de deux mentions dans des médias francophones: Le Temps et plus récemment Libération. Les articles autour de la galaxie néoréactionnaire, eux, se comptent en dizaines, sinon davantage.

Comment interpréter ce désintérêt, à l'heure où les médias annoncent en fanfare le retour du fascisme et son cortège de violences? La pensée de Sadie Plant porte en elle les graines d'un horizon différent, qui s'affranchit des binarismes tout en réinvestissant la dimension matérielle de nos existences. Ce sont de telles idées qu'il faudrait promouvoir, interroger, triturer, expérimenter, plutôt que de sans cesse servir de porte-voix à une vision funeste et rétrograde au prétexte d'en faire la critique.

Guillaume Erner a reçu Curtis Yarvin dans son émission Les Matins sur France Culture. L'animateur se prévaudra du fait qu'il a été jusqu'au bout de la démarche, en donnant au chercheur Arnaud Miranda la possibilité de commenter les propos de l'égérie réactionnaire. Mais était-ce vraiment nécessaire de l'inviter en premier lieu?

Nick Land se réfère à Gilles Deleuze et Félix Guattari pour en pervertir la pensée. Sadie Plant leur rend un hommage infiniment plus éloquent par l'originalité avec laquelle elle a construit son livre. Oriane Petteni y voit la forme d'un rhizome, ce motif si cher aux deux philosophes. «Sadie Plant propose avec Zéros + Uns un ouvrage interactif, dont les multiples entrées fonctionnent de manière à la fois indépendante les unes des autres, et interconnectées.»

Dans sa postface, Oriane Petteni se réfère à l'artiste textile Anni Albers pour prolonger les réflexions de Sadie Plant sur le tissage qu'elle entame dans Zéros + Uns. «De fait, relativement tôt dans sa pratique artistique, Anni Albers abandonne ses tableaux tissés (...) pour donner au contraire à voir le processus de codage, générateur de motifs et de variations lors de la création d'une pièce textile», écrit la chercheuse.

En 1962, l'artiste a produit un tissage intitulé «Code». Un titre qui n'a rien d'innocent pour Oriane Petteni dans un contexte d'émergence de la culture numérique: «Il sonne comme un rappel du rôle joué par le tissage, une pratique (dé)considérée comme féminine et/ou propre aux peuples dits primitifs, dans le développement des technologiques numériques contemporaines». Les tisserand-e-s seraient ainsi les premiers codeur-euse-s de l'humanité, selon la chercheuse.

Oriane Petteni souligne dans son texte la dimension visionnaire de l'ouvrage de Sadie Plant. La philosophe britannique pavait déjà la voie à une appropriation des technologies numériques pour explorer d'autres approches. La chercheuse cite par exemple les mouvements de l'architecture algorithmique et de la pensée computationnelle du design qui «cherchent à utiliser de manière créative des types d'algorithmes non-déterministes, mais au contraire ouverts à l'ambiguïté, la non-linéarité et la complexité afin d'explorer des possibilités formelles, logiques et expressives contenues en virtualité dans les matériaux naturels et donner lieu à des solutions encore inédites en architecture et en design».

En bref, Sadie Plant nous offre une manière d'appréhender la bifurcation. Il a fallu 30 ans pour que son livre se fraie un chemin dans les librairies francophones. Et le peu d'intérêt accordé à cette traduction en dit long sur le rapport aux pensées réellement innovantes (parce qu'elles invitent à changer de paradigme plutôt qu'à préserver l'ordre établi). Il serait temps d'inverser la tendance et d'imposer l'indifférence aux idées rétrogrades.

Ma recommandation

J'ai adoré ce livre. L'illustratrice lausannoise Dora Formica nous emmène avec Certifié humain, Dessiner et créer à l'ère de l'intelligence artificielle (Ed. Helvetiq, 2025) dans un voyage aux quatre coins de l'Europe pour découvrir les ateliers des artistes qu'elle a fidèlement reproduit en dessins. Elle interroge chacune et chacun d'entre eux sur leur rapport à leur pratique artistique et sur la manière dont elles et ils appréhendent l'intelligence artificielle générative. C'est subtil, touchant et profondément... humain. Je vous recommande vivement de vous procurer ce livre, aussi parce qu'il souligne l'importance de la matérialité de la culture.

Agenda

Voici les événements publics auxquels je participerai ces prochaines semaines:
  • Mardi 31 mars à 19h: projection de Molly vs the Machines puis discussion autour des enjeux soulevés par le film. L'événement est organisé par le FIFDH. Inscription gratuite ici.
  • Samedi 2 mai à 14h: table ronde sur le thème des auteurices de BD face à l'IA générative dans le cadre du festival BDFil à Lausanne. Plus d'infos ici.
  • Jeudi 21 mai à 19h à Genève: table ronde sur les effets de l'intelligence artificielle dans le monde du travail, organisée par l'organisation Rezalliance. Informations et inscriptions ici.
  • Jeudi 28 mai à 17h: conférence durant laquelle je présenterai un «Plaidoyer pour une politique publique en faveur des communs numériques» à la Haute école Arc (Neuchâtel). Evènement organisé par le Sustainable & Open IT Lab. Inscription gratuite ici.

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Merci de m'avoir lu, je vous donne rendez-vous pour la prochaine infolettre. En attendant, vos remarques sont les bienvenues. Vos suggestions de sujet aussi.

Grégoire Barbey