Mauvaise impression

Bonjour, vous !

C'est un nouveau coup dur pour la presse romande. La création d'une rédaction commune pour La Liberté, La Gruyère et La Broye Hebdo confirme la tendance à la concentration des médias. Cette situation me préoccupe depuis plusieurs années. Je vous livre ici quelques réflexions à ce propos, qui sont bien loin d'épuiser le sujet.

Pendant ce temps, Google, Microsoft, Amazon et Meta continuent d'investir massivement dans des centres de données pour soutenir leur projet de société, indépendamment des risques existentiels que cet accélérationnisme pose en termes de réchauffement climatique. Ils auraient tort de se priver: ça leur rapporte plein de pognon, avec l'assentiment des gouvernements. Pas belle la vie?

A noter dans un autre registre le lancement du Centre suisse pour la souveraineté numérique qui réunit 31 partenaires. L'agence InnoSuisse avait refusé début avril de participer au financement du projet.

Si vous êtes à Lausanne ce samedi, n'hésitez pas à faire un saut à Plateforme 10 à 14h. J'animerai une table ronde dans le cadre du festival BDFil sur le thème de l'intelligence artificielle générative et ses conséquences pour les auteurices.

Je vous avais récemment parlé du livre de la neuroscientifique Nadia Guerouaou sur les intelligences artificielles génératives. Si le sujet avait attisé votre curiosité, elle a participé au dernier épisode de mon podcast IA qu'à m'expliquer que vous pouvez écouter ici ou sur les plateformes commerciales habituelles.

«Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.»

Combat, 8 août 1945 – Albert Camus
Bonne lecture !

L'éditorial

La presse romande n'en finit pas de tirer la langue. Le groupe Saint-Paul Médias a annoncé ce jeudi 30 avril 2026 la création d'une rédaction commune d'ici à l'an prochain pour La Liberté, La Gruyère et La Broye Hebdo. Ce rapprochement implique la suppression de 18 équivalents temps plein, soit via des licenciements, soit via des départs à la retraite non remplacés. Jusqu'à 25 personnes pourraient être concernées. L'éditeur invoque une structure de charge qui n'est plus conforme à ses revenus pour expliquer cette restructuration.

Ces dernières années, de nombreux titres francophones ont fusionné, cessé leur parution en version imprimée ou disparu. La fin du magazine L'Hebdo en février 2017, il y a près de dix ans, semble bien loin. En 2018, Tamedia a mis un terme à l'impression du quotidien Le Matin pour en faire un média présent uniquement en ligne. En 2024, le groupe a annoncé la fusion des rédactions des quotidiens vaudois 24 Heures et genevois la Tribune de Genève et de l'hebdomadaire dominical Le Matin Dimanche. Plus récemment, il a mis un terme à la parution du quotidien gratuit 20 Minutes pour en faire un titre purement numérique. Ringier n'est pas en reste, avec la fusion en 2023 des magazines L'Illustré et TV8, même s'il faut souligner l'arrivée d'une version francophone de Blick en juin 2021.

Le service public affronte lui aussi des vents contraires. La baisse de la redevance radio-télévision implique une réorganisation de la RTS et de nombreux licenciements. Dans les régions, plusieurs médias ont aussi disparu. En l'espace d'une décennie, le paysage médiatique romand s'est significativement restreint. Nous assistons également à des stratégies de diffusion fondées sur l'adaptation de contenus produits en Suisse alémanique. Les journaux Tamedia, le groupe Ringier et la RTS ont clairement adopté cette approche.

Cet appauvrissement de la diversité médiatique est la conséquence directe de la dégradation des revenus publicitaires. L'essor des géants de la publicité en ligne, tels Google et Facebook, a redéfini le marché en profondeur. Ces entreprises ont su se rendre incontournable aux yeux des annonceurs grâce à des techniques de ciblage censées améliorer l'efficacité de la publicité. La promesse est simple: adresser la réclame à un public susceptible d'être intéressé par son contenu. Le suivi de la performance fait aussi partie des arguments privilégiés par ces entreprises.

La presse traditionnelle s'est elle-même placée dans une situation de dépendance à l'égard des éditeurs de moteurs de recherche et de réseaux sociaux en fondant sa stratégie de diffusion de contenu en ligne sur la base des modalités de curation algorithmique déployées sur ces mêmes plateformes. Elle s'est adaptée aux formats conçus par ces entreprises, faisant sienne une temporalité nouvelle, celle de l'instantanéité. Elle a parfois été jusqu'à nouer des partenariats avec les fossoyeurs de son modèle d'affaires, croyant ainsi ralentir sa déchéance. Une approche réitérée par certains groupes à l'aube de l'intelligence artificielle générative, malgré le fait que les éditeurs de modèles de langage ont foulé aux pieds le droit d'auteur.

Les journaux du siècle dernier sont devenus les médias d'aujourd'hui. Pressé de toutes parts, ils ont voulu embrasser les formats de la concurrence pour s'adapter aux contingences de l'information en ligne, à la fois textuelle et audiovisuelle. Ce sont les mêmes qui aujourd'hui se jettent à corps perdu dans l'utilisation de logiciels génératifs pour étendre leur diffusion au-delà des frontières de la langue et accélérer encore le rythme de production de contenu.

Le perdant de cette course à l'échalote, c'est bien évidemment le journalisme, qu'il ne faut pas confondre avec les médias. L'information est tributaire des conditions dans laquelle est elle est produite. La vitesse est totalitaire. Elle annihile tout. Un sujet chasse l'autre. Cette dictature de l'actualité rend toute prise de recul avec les faits plus difficile. Le web, en tant que grand marché globalisé, enfonce par ailleurs le clou, en donnant parfois le sentiment d'une forme d'uniformité médiatique. Même si les approches éditoriales sont souvent différentes, les mêmes sujets sont traités, renforçant cette impression qu'il n'y a pas besoin de varier les sources d'information.

La presse aujourd'hui ne fait plus rêver. Les journaux imprimés se meurent. La réduction de la pagination, la disparition de nombreux titres, la désaffection envers l'outil industriel ont pour conséquence de contraindre les éditeurs qui parient encore sur l'impression à partager les mêmes rotatives, car celles-ci sont de plus en plus rares. Serge Gumy, directeur du groupe Saint-Paul, ne disait pas autre chose ce jeudi à Forum lorsqu'il expliquait pourquoi La Liberté bouclerait désormais à 19h50 contre minuit auparavant. Etre imprimé tardivement coûte cher. C'était ça ou tailler encore plus dans les effectifs.

Je n'ai pas de recette magique. Je constate, avec effroi, la détérioration des conditions de travail et la raréfaction des emplois. Chaque restructuration réduit le nombre de journalistes encore en activité. La profession peine à s'organiser. Quelques médias, heureusement, tirent leur épingle de ce jeu macabre et cultivent une voix singulière dans nos démocraties en crise. J'ai la conviction profonde qu'une partie de la solution se situe dans la capacité à assumer une forme de ralentissement dans ce brouhaha ambiant.

Il faut aussi se poser des questions sur la viabilité des stratégies actuelles. Combien de médias sont encore présents sur X malgré l'horreur qu'est devenu ce réseau? Qu'est-ce qui justifie ce maintien envers et contre tout? La crainte de perdre en visibilité? A vouloir être partout, tout le temps, la presse ne finit-elle pas par se fondre dans le paysage et se mélanger avec des contenus qui la dévalorisent? Combien d'argent investit-on dans le décryptage des règles opaques des algorithmes de curation de contenu pour générer du clic au détriment du journalisme lui-même?

Certains éditeurs ont décidé de reléguer le journalisme à la portion congrue. Leurs médias se sont transformés en usine à produire du contenu, mimant de facto le modèle d'affaires basé sur la rétention, la collecte et l'exploitation de données. Malheureusement, seule une poignée d'entreprises peut vraiment tirer parti d'une telle stratégie. Les médias qui font ce pari s'insèrent dans une chaîne dont ils ne sont qu'un maillon. Au bout, ce sont des géants comme Google, Facebook et Amazon qui récupèrent l'essentiel de la valeur ainsi captée. C'est une configuration pyramidale qui ne profite réellement qu'à ceux qui se situent dans les étages supérieurs.

Dans ces circonstances, journalisme et médias ne font plus toujours bon ménage. Il y a bien sûr encore des titres qui cultivent une information de qualité. Mais la pression économique est si forte qu'elle rend de telles démarches de plus en plus rares. Les démarches alternatives ne sont par ailleurs jamais totalement indépendantes de l'écosystème numérique. Elles en épousent certains codes et participent malgré elles à enrichir les entreprises qui en détiennent les clés (gatekeepers). La dimension performative du numérique n'est jamais vraiment remise en question alors qu'elle est centrale.

Tout cela s'insère dans un contexte global. Les médias seuls ne pourront pas inverser cette tendance sans la mise en place de réglementations capables de casser cette organisation oligopolistique. De nouveaux instruments en matière de droit de la concurrence sont nécessaires. Sans de nouvelles règles, la presse est condamnée à servir les intérêts des puissants par la nature même du marché. La plateformisation de l'économie ne peut aboutir qu'à une plus grande concentration dans tous les domaines. Le journalisme en fait les frais, comme tant d'autres métiers. Il pourrait toutefois se montrer plus offensif puisqu'il a par définition la capacité de faire entendre sa voix. Or bien souvent, il se contente d'accepter son sort. Il est peut-être temps de dire stop.

Recommandation

Alain Clavien a signé avec La presse romande (Ed. Antipodes, 2017) un ouvrage passionnant sur l'histoire des journaux francophones en Suisse. L'historien raconte comment la presse, d'abord politique, est devenue un produit de masse à partir du XIXe siècle jusqu'à nos jours et les conséquences qu'a eu cette évolution sur le paysage informationnel romand. Un ouvrage important pour comprendre comment nous en sommes arrivés là.

Agenda

Voici les événements publics auxquels je participerai ces prochaines semaines:
  • Samedi 2 mai à 14h: table ronde sur le thème des auteurices de BD face à l'IA générative dans le cadre du festival BDFil à Lausanne. Plus d'infos ici
  • Jeudi 21 mai à 19h à Genève: table ronde sur les effets de l'intelligence artificielle dans le monde du travail, organisée par l'organisation Rezalliance. Informations et inscriptions ici.
  • Jeudi 28 mai à 17h: conférence durant laquelle je présenterai un «Plaidoyer pour une politique publique en faveur des communs numériques» à la Haute école Arc (Neuchâtel). Evènement organisé par le Sustainable & Open IT Lab. Inscription gratuite ici.

Lu ailleurs

Dans les écoles américaines, retour de flamme numérique

Des parents estiment que les écoles américaines font un usage déraisonnable du numérique, que ça soit à travers la multiplication des appareils électroniques ou le recours toujours plus important à des applications en tous genres. Une telle tendance s'observera-t-elle en Suisse aussi prochainement? New York Times
Merci de m'avoir lu, je vous donne rendez-vous pour la prochaine infolettre. En attendant, vos remarques sont les bienvenues. Vos suggestions de sujet aussi.

Grégoire Barbey