Halte au fatalisme

Bonjour, vous !

J'ai envie de vous parler d'utopies, même si l'actualité nous donne probablement tout sauf envie de croire en des lendemains qui chantent. Mais c'est peut-être justement en imaginant des horizons désirables que nous parviendrons à inverser la tendance...

Vous avez probablement déjà utilisé le service de traduction automatisée Deepl. L'entreprise allemande a décidé d'accélérer à tous les niveaux. Cela passe par le licenciement de 25% de ses effectifs et le recours à l'infrastructure d'Amazon Web Services. Beaucoup d'entreprises et d'administrations ont recours à Deepl. C'est peut-être le bon moment pour s'interroger sur notre rapport à ce service, et plus largement à la traduction automatisée et ses implications sociales, politiques, culturelles et sémantiques.

Je vous invite à venir assister à une conférence que je donne le 28 mai à la Haute école de l'Arc à Neuchâtel sur les communs numériques. Je prends cet événement très à cœur et j'essaierai d'initier une discussion sur ce thème en interrogeant le rôle que nos politiques publiques peuvent jouer dans ce domaine.

Le nom de cette nouvelle édition de mon infolettre est un emprunt à l'ouvrage Réenchanter le monde de Silvia Federici, qui traite de la politique des communs sous l'angle du féminisme. Je suis tombé sur ce livre dans les rayons de la librairie Les Affamé-e-s à Annemasse, une adresse que je vous recommande. J'avais découvert cette dernière il y a quelques mois, lors de la présentation du livre Apocalypse Nerds écrit par les camarades Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet.

«Du mouvement pour les logiciels libres à celui de l'économie solidaire, c'est tout un monde de nouvelles relations sociales qui voit le jour, fondé sur le principe du partage communautaire et nourri par la prise de conscience du fait que le capitalisme ne peut nous apporter que plus de travail, de guerres, de misère et de divisions.»

Réenchanter le monde Silvia Federici
Bonne lecture !

L'éditorial

Que reste-t-il des promesses d'un web distribué et ouvert en mesure de faire tomber les régimes autoritaires et de répandre la démocratie partout grâce à un accès égal et universel aux connaissances? La période que nous traversons est propice aux désillusions. Une part toujours plus importante d'internet est centralisée entre les mains d'un petit nombre d'acteurs, des infrastructures physiques aux logiciels, en passant par les bases de données et autres réseaux câblés.

La perspective d'un numérique protégé des logiques marchandes a fait long feu. Le capitalisme financier s'est invité à la table. J'ai assisté ce vendredi 8 mai à une conférence du sociologue français Dominique Boullier à Genève dans le cadre du festival Explore Demain. Il a patiemment démontré comment les acteurs privés, avec l'aide de certains Etats, ont pris le contrôle des différents réseaux dont est constitué internet. L'essor de l'intelligence artificielle générative a encore accéléré ce phénomène.

Dominique Boullier estime que nous devons habiter le numérique, parce qu'il fait intégralement partie de nos vies. Pour l'heure, nous n'en sommes que locataires. Nous ne pouvons même pas décider du mobilier, pour filer la métaphore. Le sociologue a rappelé l'existence d'alternatives, parmi lesquelles Linux, Firefox, Wikipedia, Signal et tant d'autres.

Toutes ou presque dépendent pourtant d'une manière ou d'une autre d'au moins un des acteurs qui dominent internet. Firefox tire 80% de ses revenus d'un accord avec Google. La fondation Linux, et c'est vrai pour une grande partie du mouvement open source, s'appuie essentiellement sur les contributions d'entreprises privées. Signal repose de son côté en partie sur les serveurs d'Amazon Web Services. Comprenez-moi bien: cette situation n'est pas imputable à ces projets. C'est ainsi qu'est structuré notre monde numérique.

Un tel constat laisse peu d'espace pour l'optimisme. Et pourtant, celui-ci est plus que jamais nécessaire. Je me suis entretenu mercredi pour Le Temps avec le chercheur Loup Cellard, qui vient de publier Promesses et utopies, une anthologie des manifestes du web (Ed. B42, 2026). Sa démarche n'a rien de nostalgique. En réunissant ces textes, il souligne la grande variété d'idées qui ont vu le jour ces dernières décennies autour du web, et plus largement d'internet. Il remet même au goût du jour certains écrits fondateurs du cyberféminisme (vous savez que je m'y intéresse de près depuis ma rencontre avec la philosophe Sadie Plant).

Loup Cellard estime qu'il faut réenchanter le numérique, plutôt que de céder à la tentation de la critique pour elle-même, forcément inopérante. Je partage totalement son avis. Il y a de quoi être déçu de la tournure des événements, mais ça ne doit pas nous pousser à l'inaction. La situation actuelle n'est pas une fatalité. Le futur n'est pas écrit. Le rapport de force ne joue a priori pas entre notre faveur. Et pourtant...

Je me méfie toujours de l'individualisation des enjeux. Ce sont des problèmes collectifs, et les solutions ne reposent pas sur nos seules épaules. Cela ne signifie pas pour autant que nous n'avons pas la possibilité d'agir à notre échelle, en parlant avec nos proches, en créant des réseaux, qu'ils soient structurés ou informels, en apprenant et en enseignant, en explorant d'autres chemins...

Les détenteurs du pouvoir craignent la masse. Ce n'est pas un hasard s'ils mettent autant d'énergie à nous vendre les bienfaits de la personnalisation avec des technologies toujours plus individualistes. Si nous nous pensons impuissants, alors nous le resterons. Une partie importante de cette lutte idéologique est performative. La machine à propagande nous convainc que la réalité décrite par Mark Zuckerberg, Sam Altman, Peter Thiel et autre Donald Trump a valeur de vérité absolue. Rien n'est plus faux.

Le fatalisme est dépolitisant et c'est une impasse. Oui, les enjeux sont vertigineux et ne se règleront pas uniquement par des déclarations teintées de bonnes intentions, c'est une évidence. Je suis toutefois de celles et ceux qui pensent qu'il faut occuper les interstices. Chaque action provoque des effets, même en circuit court. Il ne faut pas se laisser décourager par la morosité ambiante. Nous faisons face à des problèmes qui nous dépassent. L'accélérationnisme technologique, la crise climatique, les guerres multiples ont des dénominateurs en commun: le capitalisme, la volonté de puissance, l'expansionnisme...

Loup Cellard estime qu'il faut impliquer des profils de tous les horizons pour penser le numérique, et ne pas le laisser entre les mains des seuls entrepreneurs et ingénieurs. Nous avons tous à apprendre les uns des autres, et nous devons impérativement sortir notre tête du sable. Même si les temps semblent décidément bien sombres, c'est le bon moment pour rédiger de nouveaux manifestes et imaginer de nouvelles utopies. Je ne crois pas à la fable de la réticence au changement. Personne n'a envie de rester dans une situation inconfortable pour le seul bénéfice de conserver des habitudes et un cadre connu. Changer demande toutefois un effort important. Le désir peut être son carburant. A nous de le susciter.

Anecdote

J'ai participé ce mardi 6 mai à une table ronde organisée par l'Union des communes vaudoises (UCV) pour fêter les 10 ans de leur centre de formation, sur le thème de l'intelligence artificielle générative. Il y avait à mes côtés le directeur de l'UCV Eloi Fellay et le formateur Jehan Laliberté. J'avais un peu peur, en acceptant cette invitation, d'endosser le mauvais rôle et de casser l'ambiance en insistant sur les risques. Mais la discussion s'est avérée très intéressante et plus nuancée que je ne l'avais imaginé.

Dans l'assistance, il y avait plus d'une centaine d'élus issus d'exécutifs communaux vaudois. Le système de milice favorise la diversité des profils et il y a fort à parier que la plupart des personnes présentes ne sont pas des professionnels à temps plein de la politique. Elles sont par contre en relation directe avec les habitants de leur commune. Les autorités communales sont elles aussi confrontées à l'essor des services d'intelligence artificielle générative.

Une élue nous a raconté comment l'un de ses collègues s'était servi de ChatGPT pour analyser une proposition émanant d'un membre du délibératif de sa commune et se faire un avis sur la base du résultat obtenu. Cette anecdote mériterait à elle seule que je lui consacre toute une réflexion. Elle souligne plusieurs enjeux, de la protection des données bien entendu à la question de la délégation de l'analyse et, in fine, de la prise de décision.

Je ne veux pas jeter la pierre à cet élu. J'ignore ce qu'il avait vraiment en tête en agissant de la sorte. Cet exemple montre cependant la nécessité de former urgemment la population aux questions soulevées par l'utilisation de ces systèmes. La stratégie du pied dans la porte employée par les industriels du numérique produit des effets insoupçonnés. Il faut prendre cela très au sérieux.

Recommandation

Promesses et utopies, une anthologie des manifestes du web (Ed. B42, 2026) réunit 29 textes issus d'époques et de communautés différentes. Le chercheur Loup Cellard a sélectionné et contextualisé ces écrits, de la célèbre Déclaration d'indépendance du cyberespace au récent Manifeste-Non du féminisme des données. Ces morceaux choisis permettent d'appréhender la richesse des réflexions qui ont jalonné l'histoire encore jeune des technologies numériques. C'est un livre bienvenu dans un contexte de désenchantement à l'égard des promesses d'internet. Il souligne l'importance de multiplier les points de vue pour faire émerger de nouveaux horizons désirables.

Agenda

Voici les événements publics auxquels je participerai ces prochaines semaines:
  • Jeudi 21 mai à 19h à Genève: table ronde sur les effets de l'intelligence artificielle dans le monde du travail, organisée par l'organisation Rezalliance. Informations et inscriptions ici.
  • Jeudi 28 mai à 17h: conférence durant laquelle je présenterai un «Plaidoyer pour une politique publique en faveur des communs numériques» à la Haute école Arc (Neuchâtel). Evènement organisé par le Sustainable & Open IT Lab. Inscription gratuite ici.

Lu ailleurs

Donna Haraway: «Démilitariser le savoir est plus urgent que jamais»

La chercheuse revient, dans un entretien au «Monde», sur la réception et l’actualité de sa notion «savoirs situés» forgée dans les années 1980 et qui consiste à montrer que le savoir scientifique n’est pas découvert, ni inventé, mais construit. Un article à lire impérativement.
Merci de m'avoir lu, je vous donne rendez-vous pour la prochaine infolettre. En attendant, vos remarques sont les bienvenues. Vos suggestions de sujet aussi.

Grégoire Barbey