Casser le monopole de la parole

Bonjour, vous !

J'avais envie de partager aujourd'hui quelques réflexions sur la présence des femmes dans les discussions publiques en lien avec le numérique. Aujourd'hui encore, elles peinent encore à trouver une place. Les hommes, et je m'inclus dedans évidemment, ont un rôle important à jouer pour que la situation change.

A Genève, la coopérative Itopie, qui défend un informatique libre, durable et éthique, rencontre des difficultés financières. Elle touchait pour seule subvention fixe un soutien de 40'000 francs par an des Services industriels de Genève pour la récupération du matériel, mais c'est désormais fini. Itopie a lancé une campagne de financement participatif à laquelle vous pouvez participer si vous souhaitez contribuer à préserver cette belle démarche.

Si vous n'avez pas vu l'information passer, Infomaniak est désormais contrôlé par une fondation d'utilité publique. C'est une démarche pour le moins audacieuse qui vise à garantir l'indépendance de l'entreprise genevoise sur la durée, et de graver ses engagements éthiques dans le marbre. Vous pouvez retrouver mon article à ce sujet dans Le Temps.

Je vous rappelle que vous pouvez assister à une conférence que je donne le 28 mai à la Haute école de l'Arc à Neuchâtel sur les communs numériques.

Bonne lecture !

L'éditorial

«C'est difficile de trouver des femmes sur ce sujet.» J'ai entendu cette affirmation un nombre incalculable de fois. Lorsque je suis sollicité pour m'exprimer publiquement, je m'enquiers toujours de la présence de femmes parmi les intervenant-e-s. Jusqu'ici, je me contentais de poser la question, avec l'espoir que cela contribue à changer les choses. Car les panels en non-mixité sont encore monnaie courante en 2026.

J'ai décidé récemment d'adopter une posture plus radicale. Je conditionne désormais ma participation à la présence de femmes et, quand cela n'est pas possible, je cède ma place. Je n'en tire aucun mérite: j'ai déjà acquis un certain capital médiatique de par mon travail et mon statut de journaliste, et je n'ai pas un besoin impérieux de sauter sur chaque occasion de prendre la parole publiquement.

Mes réflexions et discussions sur le sujet m'ont amené à prendre conscience que je faisais moi-même partie du problème. Rester passif, c'est contribuer à la reproduction de ce modèle patriarcal qui invisibilise systématiquement les paroles des femmes et évidemment bien d'autres minorités. J'utilise le pluriel à dessein, car il n'y a pas qu'une parole. Les expériences et les points de vue sont multiples, et c'est pour ça qu'il faut donner de l'espace à la diversité.

Récemment, un confrère journaliste m'a proposé de participer à une émission sur la souveraineté numérique. Il m'a indiqué quels étaient les autres invités auxquels il pensait pour l'occasion. Des hommes. Je lui ai demandé s'il n'avait pas identifié des femmes sur le sujet. «Je ne vous cache pas que c'est difficile d'en trouver», m'a-t-il simplement répondu. Et probablement en est-il convaincu. Je lui ai proposé 8 noms et j'attends désormais de savoir s'il en tiendra compte.

Il y a quelques semaines, j'ai failli participer à une table ronde composée de six personnes. Uniquement des hommes. Les participants ne m'avaient pas été communiqués en amont, et j'ai découvert ça quelques jours avant l'événement. J'ai demandé à l'un des organisateurs comment une telle situation était possible. Il était évidemment très embarrassé, m'a donné quelques explications et a fait de son mieux pour tenter d'adapter le dispositif. En définitive, une femme a accepté l'invitation. C'était mieux que rien.

Je ne veux pas jeter l'opprobre sur l'événement en question car c'est un problème systémique, raison pour laquelle je ne donne pas plus de précision à son propos. Il n'en demeure pas moins un cas d'école intéressant car il avait lieu dans le cadre d'une profession composée majoritairement de femmes. C'était donc d'autant plus inacceptable que seuls des hommes soient invités à donner leur opinion. Et pourtant, c'est si fréquent...

J'ai eu le temps ces dernières années d'analyser ce phénomène. Il ne suffit pas d'inviter des femmes, il faut créer les conditions pour qu'elles soient incitées à accepter de s'exposer publiquement. Que ça soit lors d'un événement ou dans les médias, la question du contexte est crucial.

Les hommes sont beaucoup plus libres de leur parole que ne le sont les femmes, à bien des égards. Leur risque d'être cyberharcelé est moindre, voire inexistant. Ils ont l'habitude de donner leur avis sur tout, même des sujets qu'ils ne maîtrisent pas. Les femmes, elles, sont systématiquement surveillées lorsqu'elles s'expriment. Accepter une invitation n'a donc rien d'anodin pour elles.

Dans mon travail, je suis entouré de femmes brillantes, qui passent leur temps à refuser de se mettre en avant. Elles auraient pourtant des choses à dire très intéressantes. Mais elles préfèrent rester en retrait, parce que c'est plus simple pour elles.

Si j'en parle dans mon infolettre, ce n'est pas par hasard. Je ne fais pas une digression par rapport à mon thème de prédilection, à savoir la technologie. Aujourd'hui, les objets techniques que nous utilisons au quotidien sont essentiellement conçus par et pour des hommes. Les outils ne sont pas juste des outils: ils embarquent une certaine vision du monde.

La représentativité n'est pas un luxe, une lubie, un caprice. C'est un enjeu essentiel pour faire évoluer les mentalités, pour mettre au défi nos certitudes sur le monde, en nous confrontant à d'autres expériences, d'autres points de vue. C'est ainsi qu'émergeront d'autres chemins. La pluralité est un ingrédient essentiel pour donner du relief à nos modes d'organisation.

L'inclusion est un combat. Les hommes ne peuvent pas se contenter de faire le minimum syndical et croire qu'ils sont ainsi acteurs du changement. Nous devons faire un effort supplémentaire, nous remettre en question et, parfois, accepter de nous mettre en retrait. La tentation d'occuper l'espace qui nous est proposé est forte. Mais si nous voulons vraiment permettre à chacun-e de s'exprimer, alors il faut parfois savoir passer son tour.

Recommandation

J'ai brièvement mentionné le livre de Silvia Federici dans l'intro de la précédente édition de cette infolettre. Réenchanter le monde (Ed. Entremonde, traduit de l'anglais par Noémie Grunewald, 2022) contient plusieurs textes publiés ces dernières décennies par l'autrice et qui ont pour fil conducteur la question des communs. C'est un ouvrage absolument passionnant. Silvia Federici adopte et prolonge des outils d'analyse développés par les courants féministes, questionnant aussi certains angles morts du marxisme traditionnel. Elle s'intéresse notamment aux «nouvelles enclosures» qui accélèrent la phase d'accumulation capitaliste mondiale actuelle. Leur principale caractéristique est de détruire méthodiquement toute approche communautaire. Aux yeux de Silvia Federici, le combat doit être mené sur le plan de la reproduction sociale, parce qu'elle est en quelque sorte le berceau des dominations. Une lecture absolument passionnante.

Agenda

Voici le prochain événement auquel je participerai:
  • Jeudi 28 mai à 17h: conférence durant laquelle je présenterai un «Plaidoyer pour une politique publique en faveur des communs numériques» à la Haute école Arc (Neuchâtel). Evènement organisé par le Sustainable & Open IT Lab. Inscription gratuite ici.

Lu ailleurs

Ces hommes qui veulent que les femmes se taisent

Le média The Atlantic s'est intéressé à une forme violente de misogynie qui est au coeur de l'union des droites aux Etats-Unis. Si les déclarations masculinistes de Mark Zuckerberg dans le sillage de la réélection de Donald Trump ont pu sembler caricaturales, elles traduisaient pourtant une bien triste réalité. Cette vision toxique de la masculinité gagne du terrain ici aussi. Il serait risqué de voir dans ce phénomène une simple mouvance radicale limitée à une poignée d'illuminés. Ses défenseurs tentent de propager ces idées par tous les moyens.
Merci de m'avoir lu, je vous donne rendez-vous pour la prochaine infolettre. En attendant, vos remarques sont les bienvenues. Vos suggestions de sujet aussi.

Grégoire Barbey