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La messe est dite
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Les éditeurs de logiciels ne reculent devant aucune stratégie pour imposer le recours à des fonctionnalités basées sur de grands modèles de langage. Même des entreprises qui tentent d'adopter des approches plus vertueuses se laissent entraîner sur cette voie, à l'image d'Infomaniak.
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La société genevoise vient d'intégrer dans son service Mail la possibilité de traduire et/ou de résumer un message grâce aux systèmes d'intelligence artificielle générative qu'elle héberge au sein de sa propre infrastructure. Sans doute voit-elle là une nécessité absolue pour rester compétitive face à la concurrence américaine, ce faisant, elle fait sienne une stratégie qu'elle conteste sur d'autres aspects.
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Loin de moi l'idée de casser du sucre sur le dos d'Infomaniak: l'entreprise a de très bons arguments en sa faveur en comparaison de ses concurrents d'outre-Atlantique. Cet exemple révèle plutôt la force de frappe des géants américains: ils sont capables de pousser l'ensemble d'une industrie à suivre le même chemin, de peur de rater le train.
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Mais jusqu'où ce développement à marche forcée de l'intelligence artificielle générative peut aller? C'est la question que je me pose aujourd'hui...
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L'éditorial
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Cela fait une dizaine d’années que je m’intéresse de près aux enjeux soulevés par la numérisation de nos sociétés. J’ai d’abord concentré mes travaux sur les modèles d’affaires basés sur l’extraction de données. J’en ai tiré deux principaux constats.
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Les droits fondamentaux n’ont pas été en mesure d’empêcher la captation de nos intimités et ses conséquences sur nos libertés individuelles;
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Les politiques de lutte contre les monopoles se sont avérées incapables d’appréhender la manière dont la plateformisation a renforcé la verticalité des chaînes de valeur et participé à la concentration de nombreux secteurs économiques.
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A force de m'intéresser à la question des données personnelles, j'ai étendu mes centres d'intérêt aux autres dimensions de l'industrie technologique. L’extractivisme s’observe aussi dans les relations de travail et l’appropriation des ressources minérales et énergétiques, comme l’a souligné la chercheuse américaine Kate Crawford dans son Contre-atlas de l’intelligence artificielle.
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L’industrie technologique n’hésite pas à externaliser bon nombre de tâches dans des pays au sein desquels les conditions de rémunération et de travail sont inférieures aux standards occidentaux. Une part importante de nos services en ligne dépendent de ces travailleuses et travailleurs. Les matières premières sont quant à elles extraites au prix du fer et du sang. Les pays qui abritent les plus fortes concentrations de minerais indispensables à la fabrication de nos technologies de pointe sont en proie aux guerres, en plus d’être défigurés par ces activités qui altèrent considérablement l’environnement.
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Le côté sombre de la numérisation fait l’objet d’essais et de travaux de recherche depuis des décennies. Sur la matérialité de nos infrastructures numériques, je citerais par exemple A prehistory of the cloud de Tung-Hui Hu paru en 2015. Sur le travail, il y a En attendant les robots d’Antonio Casilli, et sur les données, The Age of Surveillance Capitalism de Shoshana Zuboff, tous deux publiés en 2019. Et bien sûr, il y a toute la littérature technocritique qui mobilise des approches scientifiques et philosophiques dans le but d’appréhender conceptuellement les évolutions de nos sociétés modernes.
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J’ai toutefois le sentiment que le lancement de ChatGPT en novembre 2022 a initié une nouvelle dynamique. Les grands modèles de langage agissent comme des révélateurs de nombreux procédés extractivistes indissociables de la logique d’accumulation propre au capitalisme. Ils soulignent aussi de quel côté penchent les arbitrages politiques lorsqu’il faut placer le curseur entre bien commun et intérêt privé. Certaines règles aujourd’hui foulées aux pieds par certains industriels de la tech’ sont adaptées pour leur permettre d’agir en toute légalité.
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Le déploiement de ces technologies s’accompagne d’une pression accrue à la productivité et à l’efficacité. Les frontières s’obscurcissent: la puissance publique fait elle-même la promotion de ces systèmes, enjoignant la population à les adopter le plus rapidement possible. La propagande est fondée sur des répertoires connus de longue date: elle présente ce développement comme inéluctable, elle se fait le chantre du progrès et elle promet le déclassement à toute communauté tentée par la résistance.
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Tout cela s’insère bien entendu dans un contexte particulier: regain de tensions géopolitiques et réchauffement climatique en tête. Cette nouvelle vague d’automatisation possède sur plusieurs points des analogies avec les débuts de la révolution industrielle et des premières enclosures, mais elle affiche aussi des caractéristiques inédites, à commencer par la dégradation rapide et subie de l’environnement. Les stratégies commerciales déployées pour justifier l’accélérationnisme actuel, malgré un haut degré de sophistication, ne suffisent pas à masquer les contradictions de notre époque.
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Même si la vision du monde derrière ces grands modèles de langage n’est pas très éloignée de celle qui a permis l’invention du smartphone et ses milliers d’applications censées nous rendre la vie meilleure, elle est aujourd’hui plus assumée, plus claire. Ce n’est donc pas très surprenant de constater que la résistance aux systèmes d’intelligence artificielle générative prend des proportions de plus en plus importantes.
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Les milliards de dollars qui sont injectés dans la construction de nouvelles infrastructures, dans la recherche et le développement de technologies toujours plus intrusives, plus voraces, montrent bien quelles sont les priorités de celles et ceux qui possèdent les capitaux et les moyens de production. Ils se soucient en réalité assez peu de nos conditions de vie sur Terre et d’une plus grande répartition des richesses.
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J’ai l’intuition que les fronts vont continuer à se tendre. Si l’essor de l’intelligence artificielle générative se traduit bel et bien par une réduction des cadres intermédiaires, comme certains prophètes ne cessent de le clamer aux heures de grande écoute, il se pourrait bien que les rangs de l’opposition grossissent dans les années à venir. Quoi qu’il en soit, c’est une période charnière, comme en témoigne l'encyclique Magnifica humanitas du pape Léon XIV. Des forces antagonistes se font face et tout peut encore arriver, quand bien même le discours dominant cherche à nous faire croire que rien ne peut nous faire dévier de la trajectoire actuelle.
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Je suis toujours persuadé qu'il faut mettre un terme aux modèles d'affaires fondés sur l'exploitation des données personnelles, parce qu'ils sont à l'origine d'un grand nombre de maux au sein de nos sociétés. Mais cela ne pourra se faire qu'au prix d'une véritable remise en question de nos priorités. Je ne peux que me réjouir que le développement à tout crin de l'intelligence artificielle (dé)générative entraîne de plus en plus de personnes vers la même conclusion. Et ce mouvement pourrait encore se renforcer quand on voit à quel point les industriels font tout pour nous imposer ces systèmes partout, tout le temps.
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Recommandation
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Je n'ai pas encore eu le temps de le lire, mais plusieurs amis m'en ont dit le plus grand bien. Lou Welgryn et Théo Alves da Costa, du collectif français Data for Good, s'en prennent aux mythes qui accompagnent l'essor de l'intelligence artificielle générative dans leur livre IA, le grand enfumage (Ed. Payot, mai 2026). Si vous êtes à la recherche d'ouvrages sur le sujet en langue française, celui-ci pourrait donc vous intéresser.
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Lu ailleurs
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L’inquiétante envolée des émissions de COâ‚‚ des data centers
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De plus en plus voraces en énergie, les centres de données ont vu leurs émissions de gaz à effet de serre croître de 23 % en 2024 en France, selon une étude. Cette tendance devrait aller crescendo alors que le pays investit massivement dans ces installations, essentielles à l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle. Le Monde
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Merci de m'avoir lu, je vous donne rendez-vous pour la prochaine infolettre. En attendant, vos remarques sont les bienvenues. Vos suggestions de sujet aussi.
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