
L’audiovisuel public est sous pression. Les Suisses votent le 8 mars sur une initiative populaire qui prévoit de réduire la redevance radio-télévision de 365 francs par an et par ménage à 200 francs. D’autres pays sont aussi concernés par des campagnes de déstabilisation de cette institution médiatique. C’est notamment le cas du Royaume-Uni, de la France et de la Belgique.
L’exemple de la Suisse est emblématique. La Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) assure une couverture médiatique dans les quatre régions linguistiques que compte le pays. Cette entreprise est le creuset d’un certain idéal de cohésion nationale et de redistribution. La clef de répartition de la redevance est en effet plus favorable aux minorités linguistiques, qui reçoivent proportionnellement plus.
Une certaine idée du monde
La majorité germanophone, qui représente environ trois quarts de la population suisse, accepte par ce mécanisme de payer plus pour garantir le service public audiovisuel en français, en italien et en romanche. La SSR est tenue en contrepartie de répondre à un mandat défini politiquement. Il faut aussi relever que la redevance participe à financer en partie d’autres radios et télévisions locales, même si l’essentiel du montant est perçu par la SSR.
Je vois dans les pressions subies par l’audiovisuel public la démonstration d’une guerre culturelle et politique. Elles sont aussi le produit d’une époque, celle de la fragmentation provoquée par la plateformisation de nos espaces communs. Celles et ceux qui veulent sabrer dans les moyens de la SSR mettent souvent en avant un argument: ce n’est pas acceptable de payer pour quelque chose qu’on ne consomme pas. A l’heure de Netflix, Spotify et compagnie, n’importe qui peut s’abonner à des catalogues correspondants à ses préférences.
Nous sommes confrontés à des modèles économiques basés sur la segmentation automatisée – les fameux algorithmes. Nos comportements sont transformés en données. Celles-ci sont exploitées à des fins de profilage. Nous sommes mis dans des cases, selon les intérêts supposés qui nous sont attribués par ces systèmes. Les entreprises qui les conçoivent ont largement répandu l’idée que cette personnalisation est bénéfique pour les individus, parce que cela permet de leur adresser le bon contenu au bon moment.
Je pense pour ma part que c’est une vision mortifère, qui participe à fragmenter nos sociétés, en éloignant les individus les uns des autres. Deux personnes vivant sous un même toit peuvent être immergés dans des environnements informationnels totalement étrangers du fait de cette personnalisation. Comment créer du lien dans de telles circonstances? Cela est d’autant plus vrai face à l’informatisation à marche forcée des services publics et des entreprises.
Numérisation et fragmentation
La numérisation telle qu’elle est déployée aujourd’hui entraîne cette fragmentation. Les espaces de rencontre se raréfient, et ceux qui subsistent sont en général intermédiés par des systèmes d’automatisation qui influencent les conditions de cette socialisation. Les individus se croisent sans se reconnaître. Quel lien les unit? Ce n’est pas un hasard si le sentiment de solitude augmente. Seuls, nous ne le sommes pas, mais la manière dont nos sociétés s’organisent aujourd’hui favorise cette impression.
Ce n’est pas un hasard si ceux-là mêmes qui célèbrent cette individualisation s’en prennent au service public audiovisuel. Celui-ci porte en lui l’idéal opposé. Bien sûr, d’autres arguments sont également mis sur la table pour justifier de réduire son financement. Les médias qui vivent de cette manne serait idéologiquement orientés. Là encore, j’y vois une cause du phénomène que je décrivais précédemment. Nous n’arrivons plus à accepter des visions du monde qui ne reflètent pas la nôtre. C’est pourtant une condition fondamentale de toute démocratie.
Le docteur en neuroscience et psychologue clinicien Albert Moukheiber évoquait dans l’une de ses interventions la notion de «dissensus acceptable» qu’il faut cultiver pour permettre aux gens de faire société. J’aime beaucoup cette idée. Il y a bien entendu des sujets sur lesquels les avis sont irréconciliables. C’est normal. Ce qui ne l’est pas, c’est que cela crée de plus en plus de tensions et, encore une fois, de fragmentation.
Discussion sereine
Les médias ne sont pas neutres. Ils sont situés politiquement, que cela soit conscient, assumé, ou non. Le service public audiovisuel n’échappe pas à la règle. Bien que cette neutralité absolue n’est pas possible, on peut tenter de proposer une couverture médiatique qui tienne compte des différentes sensibilités. C’est un bel exercice, frustrant car souvent imparfait, mais qui reflète une certaine idée encore une fois, celle qui consiste à donner à tous un espace commun pour se représenter le monde. La SSR joue ce rôle. Nous devons la protéger.
Je précise ici que défendre le principe d’un service public audiovisuel fort ne signifie pas évacuer tout débat à son sujet. Bien au contraire. En tant que bien public, nous devons nous l’approprier, et en faire un espace de dialogue, de débat. Sa stratégie et ses programmes peuvent et doivent être discutés. Je suis par exemple pour ma part assez critique de la manière dont la RTS couvre les enjeux politiques et économiques de la numérisation. Mais ce sont mes frustrations. Elles ne sont peut-être pas partagées. Je vis en société, j’accepte que mes préoccupations personnelles ne sont pas la priorité de mes concitoyens.
La SSR est une institution démocratique. Elle est amenée à évoluer elle aussi. Je suis toutefois convaincu que son affaiblissement aurait pour effet d’accélérer encore cette fragmentation que j’observe un peu partout dans nos sociétés occidentales. J’espère qu’un éventuel refus de l’initiative permettra de réduire la pression politique exercée actuellement contre le service public audiovisuel en Suisse, afin de créer les conditions d’une discussion plus sereine. Elle est nécessaire.
