
Les mots sont politiques. Ils tracent des frontières. Ils conditionnent nos imaginaires. Ils peuvent libérer ou assujettir. Ce sont des fenêtres ou ce sont des murs. Ils révèlent une vision du monde. Leur choix est crucial. La rhétorique de la «dématérialisation» en est la parfaite illustration. L’informatisation de nos sociétés s’accompagne de mots pour qualifier les dispositifs techniques et les processus qui découlent de ce phénomène. Ceux-ci se démarquent par l’euphémisation: les termes retenus ne reflètent pas tout à fait ce qu’ils sont censés décrire.
Lorsque nous parlons de «cloud» pour désigner le fait d’héberger des données ou d’accéder à de la puissance de calcul via des machines distantes, nous contribuons à répandre un imaginaire dans lequel le «numérique» serait un espace immatériel. Cette propension à invisibiliser la dimension matérielle de nos technologies et de nos communications n’est pas nouvelle. La notion de «cyberespace» crée une dimension abstraite. L’opposition entre «virtuel» et «réel» renforce cette idée. Nous pouvons encore mentionner le «logiciel», lui aussi détaché du «matériel», comme si une autonomie de fait existait.
Euphémisation et manichéisme
L’euphémisation qui caractérise notre vocabulaire technologique n’est pas uniquement le fait d’entreprises désireuses de nous manipuler. Elle traduit une vision culturelle qui, depuis des siècles, postule une autonomie entre la pensée (l’esprit) et la réalité physique (le corps). Le calcul, perçu comme une opération logique, appartiendrait donc à la catégorie de l’immatériel.
En continuant d’opposer la pensée et le corps, nous mettons de côté la dimension matérielle de l’électronique et de l’informatique au cœur de nos usages «numériques». Elle est pourtant essentielle pour appréhender les enjeux de ce développement technologique. Nous traitons des données qui ont une existence physique: elles sont dans des machines et elles circulent à travers des réseaux câblés. Des signaux électriques, lumineux ou radio transmettent les informations et des terminaux les interprètent.
La dimension physique des données est un enjeu de pouvoir. Lorsque nous acceptons de les héberger ailleurs, nous en perdons la maîtrise. La dimension physique des données est un enjeu environnemental. Lorsque nous multiplions nos usages, nous étendons les infrastructures qui les rendent possibles, ce qui suppose d’extraire les matériaux nécessaires à leur fabrication. La dimension physique des données est un enjeu organisationnel aussi, puisque leur conservation suppose certes du matériel, des procédés élaborés et une gouvernance.
Refuser et résister
La «dématérialisation» des services, y compris publics, est une vue de l’esprit. Ce que nous changeons, ce sont les modalités de traitement et de conservation des informations, par leur existence physique. Les services continuent de reposer sur du matériel. Les dispositifs électroniques remplacent le papier. Ils ont des avantages, parce qu’ils «miniaturisent» l’information. Mais ils ont aussi des inconvénients. L’obsolescence du matériel électronique peut être plus compliquée à gérer, par exemple. Les questions de cybersécurité ne peuvent pas être minimisées.
Nous avons fait nôtres les mots d’une puissance industrielle qui assoit patiemment sa domination à tous les niveaux. A chaque fois que nous acceptons, consciemment ou non, de recourir à son lexique, nous renforçons son pouvoir. Nous lui cédons l’une de nos libertés la plus fondamentale: celle de concevoir d’autres horizons possibles. Nous nous enfermons dans un espace dont nous ne sommes pas les maîtres.
«Chaque mot est un préjugé», nous rappelle Friedrich Nietzsche. Le langage courant est d’une certaine manière totalitaire, puisqu’il contribue à ancrer des termes reflétant une vision du monde qui s’impose par la force de l’usage. Nous devons questionner et, quand nécessaire, refuser tout vocabulaire qui participe à invisibiliser des enjeux de pouvoir. Cela passe par un effort de substitution. Les termes les plus connotés doivent être remplacés par d’autres mots. Ce n’est pas une entreprise aisée, mais chaque succès contribue à semer des graines. Il n’y aura pas de changement de direction si nous ne faisons pas évoluer nos représentations communes.
