
L’essor des logiciels génératifs a créé une véritable onde de choc dans les milieux scolaires. De nombreux enseignants se sentent désemparés. Comment évaluer les apprentissages des étudiants si ceux-ci peuvent mobiliser de puissants outils capables de faire le travail à leur place? L’arrivée de ChatGPT est paradoxalement ce qui est arrivé de mieux à l’Ecole ces dernières années. C’est en effet l’occasion de s’interroger sur le rôle de cette institution.
Je dois d’abord préciser ma perception de ce qu’il convient d’appeler «l’intelligence artificielle générative». Cette technologie révèle de façon paroxystique une certaine vision du monde. Les logiciels génératifs sont en effet présentés par leurs concepteurs comme un moyen d’automatiser des tâches cognitives qualifiées de rébarbatives. C’est exactement le même discours qui a accompagné le machinisme à l’origine de la révolution industrielle. La mécanisation a toujours été présentée comme un moyen d’accélérer la productivité tout en permettant aux individus de s’émanciper des tâches répétitives, de telle sorte qu’ils pourraient ainsi en profiter pour s’adonner à des activités plus «nobles».
Un révélateur
Jusqu’ici, les professions dites «intellectuelles» avaient plus ou moins échappé à ce phénomène. Ce n’est désormais plus le cas. Ce changement est plus profond qu’il n’y paraît. Dans nos sociétés occidentales, les activités «de l’esprit» ont toujours bénéficié d’une plus grande considération. Les tâches manuelles sont perçues comme aliénantes, en plus d’exiger peu de qualifications intellectuelles. Il s’agit bien entendu d’une façon de concevoir le monde, pas d’une vérité absolue. Je ne suis personnellement pas convaincu par cette dichotomie. Mais force est de constater qu’elle influence nos organisations politiques, sociales et économiques.
Les logiciels génératifs agissent donc comme un révélateur: les tâches cognitives sont elles aussi dépendantes de conditions matérielles. Elles ne «flottent» pas dans l’air comme le postule l’approche platonicienne des idées. Dans un monde où une partie de l’activité intellectuelle peut désormais être externalisée au sein de dispositifs techniques avancés, il devient donc d’autant plus important d’être en mesure d’interroger ces systèmes, parce qu’ils ne sont pas neutres. Derrière l’«intelligence artificielle» se cache surtout une certaine idée du monde.
Ce constat me ramène évidemment au rôle de l’Ecole. Celle-ci peut se contenter de former des individus prêts à l’emploi pour répondre aux besoins du marché et participer à l’impératif de productivité de nos sociétés capitalistes. Mais je crois qu’il y a, derrière cette institution, des idéaux plus élevés, plus démocratiques. C’est d’ailleurs ce qui explique en grande partie le désarroi des enseignants. Eux-mêmes ont le sentiment que leur mission ne consiste pas seulement à cocher des cases, à acclimater les étudiants aux attentes du marché. L’Ecole est un lieu de transmission des savoirs, et elle peut aussi semer les graines de la critique, pour donner à chacun la possibilité de se situer par rapport à son environnement.
Un contre-pouvoir
Les industriels de l’informatique font tout pour nous masquer les véritables enjeux derrière les produits et services qu’ils nous vendent, parce qu’il y a là un enjeu de pouvoir. Leurs dispositifs techniques participent à asseoir leur vision du monde, à une échelle encore inégalée dans l’histoire de l’humanité. L’Ecole peut être un contre-pouvoir, ou au contraire une formidable machine à perpétuer l’ordre établi.
Cette décision n’appartient évidemment pas à l’institution elle-même. C’est nous, en tant que société, qui pouvons définir sa mission. L’Ecole aussi dépend de conditions matérielles. Si nous ne lui donnons pas suffisamment de moyens, elle ne pourra pas faire de miracles. Prenons un exemple qui me tient particulièrement à cœur: de nombreux établissements scolaires s’appuient sur les produits de géants américains parce que ceux-ci sont «gratuits».
Ces environnements informatiques ne sont pas neutres: ils véhiculent une vision du monde. Ce sont des outils taillés pour la productivité, avec de surcroît des mécanismes d’extraction de données à des fins de profilage. Si Google, Microsoft et compagnie mettent volontiers à disposition des écoles leurs dispositifs, c’est parce qu’ils savent qu’ils habituent ainsi les individus dès leur plus jeune âge. L’Ecole pourrait être un lieu qui favorise une vision fondée sur «des numériques» et pas seulement «le» numérique au sens des industriels du secteur.
Il ne faudrait dès lors plus débattre de l’éducation «au numérique» mais plutôt «aux numériques». Si le rôle de l’Ecole doit être de former des citoyens, et pas seulement des travailleurs, alors elle doit questionner ces nouveaux médias, et cela dès le plus jeune âge. Les enseignants ont conscience que cette mission est en train de leur échapper devant la généralisation du recours aux logiciels génératifs. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais cette évolution technologique l’a révélé au grand jour.
Pour que l’Ecole en tant qu’institution démocratique subsiste, elle doit faire sa révolution matérialiste. Elle doit freiner la prolétarisation de la pensée en proposant une lecture critique des supports d’apprentissage. Nous sommes dans une période particulièrement propice à de tels changements. Nous observons chaque jour les conséquences d’une trop grande dépendance à des dispositifs techniques rattachés à des intérêts particuliers. Que ces technologies soient américaines, chinoises ou que sais-je n’a pas grand intérêt. Ce qui pose problème, c’est l’absence d’alternatives. Pour moi, le rôle de l’Ecole, c’est de souligner l’importance de la diversité, plutôt que de promouvoir l’uniformité.
Les logiciels génératifs ne sont pas une fatalité, ils ne signent pas la mort de l’Ecole. Ils soulignent au contraire à quel point elle est indispensable, pour autant que sa mission s’inscrive dans une perspective d’émancipation, et pas seulement de conformité à des normes. Si nous ne repolitisons pas urgemment l’Ecole, je crains toutefois qu’elle finisse par devenir une annexe de certains intérêts particuliers. Défendons-la coûte que coûte, car elle reste à ce jour l’une de nos plus belles institutions démocratiques.
La démocratie du doute
Je veux ici conclure en citant un large passage d’un article d’Albert Camus, qui me semble plus actuel que jamais, paru dans La Gauche le 1er juillet 1948. «(…) Il me semble que la démocratie, qu’elle soit sociale ou politique, ne peut se fonder sur une philosophie politique qui prétend tout savoir et tout régler, pas plus qu’elle n’a pu se fonder jusqu’ici sur une morale de conservation absolue. La démocratie n’est pas le meilleur des régimes. Elle en est le moins mauvais.
Le réactionnaire d’ancien régime prétendait que la raison ne réglerait rien. Le réactionnaire de nouveau régime pense que la raison réglera tout. Le vrai démocrate croit que la raison peut éclairer un grand nombre de problèmes et peut en régler presque autant. Mais il ne croit pas qu’elle règne, seule maîtresse, sur le monde entier. Le résultat est que le démocrate est modeste. Il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné. Et à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent. Il ne se reconnaît de droit que délégué par les autres et soumis à leur accord constant. Quelque décision qu’il soit amené à prendre, il admet que les autres, pour qui cette décision a été prise, puissent en juger autrement et le lui signifier.
(…) La démocratie vraie se réfère toujours à la base, parce qu’elle suppose qu’aucune vérité en cet ordre n’est absolue et que plusieurs expériences d’hommes, ajoutées l’une à l’autre, représentent une approximation de la vérité plus précieuse qu’une doctrine cohérente, mais fausse. La démocratie ne défend pas une idée abstraite, ni une philosophie brillante, elle défend des démocrates, ce qui suppose qu’elle leur demande de décider des moyens les plus propres à assurer leur défense.»
Voici les principes auxquels j’ai tenté de me référer, certes imparfaitement, pour situer le rôle de l’Ecole. Je crois qu’Albert Camus consacre ici ce que j’ai envie d’appeler la démocratie du doute.
