Voyage en numérique: quand l’Etat français renforce la domination culturelle de Google

C’est vraiment l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Je suis tombé par hasard sur la brochure Voyage en numérique: comment accompagner son enfant dans son exploration publiée fin 2025 par Google. Jusqu’ici, rien de surprenant. Une entreprise privée a tout à fait le droit d’éditer des contenus promotionnels. Ce qui est choquant, c’est qu’il s’agit d’une démarche réalisée en partenariat avec l’Etat français et divers organismes publics, parmi lesquels l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) et le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi).

La brochure est introduite par deux représentants officiels: la ministre de la Santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées Stéphanie Rist et la haute-commissaire à l’enfance Sarah El Haïry. Cette dernière conclut d’ailleurs son propos par une injonction: «Ensemble, faisons du numérique un espace serein d’émancipation et d’ouverture au monde». C’est mal barré.

Google n’est pas «le» numérique. Quand bien même les produits et services du géant américain ont pris une place prépondérante dans nos quotidiens connectés. Dans son livre Eloge du bug (Ed. La Découverte, 2024), le philosophe canadien Marcello Vitali-Rosati rappelle que d’autres approches sont possibles. Il met en garde contre le processus de «naturalisation» qui tend à nous faire oublier le fait que nos technologies ne sont pas neutres et que leur conception repose sur une certaine vision du monde. 

Ce n’est donc pas anodin que des pouvoirs publics s’associent à Google pour promouvoir un contenu à destination des parents. Ils accréditent ainsi l’idée selon laquelle Google est le numérique. Cette approche va à l’encontre d’une véritable éducation aux médias. Peu importe l’importance qu’a pris cette entreprise dans nos vies, ce qu’elle promeut doit être traité avec une saine distance critique. Aider les parents à notre époque, ce n’est pas les conditionner dans une certaine idée «du numérique», qu’ils transmettront ensuite à leurs enfants. C’est au contraire les sensibiliser au fait qu’il y a des alternatives.

Servir les intérêts de Google

Il suffit de consulter la brochure pour comprendre qu’elle sert les intérêts de Google. Les services de l’entreprise sont présentés en majesté. Le géant américain rappelle à quel point il est engagé depuis de nombreuses années dans la protection des enfants, notamment via Youtube Kids. Il y a même un chapitre consacré à l’intelligence artificielle, avec bien entendu la promotion de Gemini, le logiciel de Google. 

Rien ne va décidément dans cette démarche. En 2010, ça aurait encore pu être pardonné et mis sur le compte d’une certaine naïveté. Aujourd’hui, ça n’est tout simplement plus acceptable. «Le» numérique est un champ de bataille idéologique et culturel. Google tente par tous les moyens de faire de sa vision du monde et de la technologie celle qui prévaut par défaut. Cette stratégie n’est pas nouvelle: l’entreprise propose gratuitement sa suite collaborative aux écoles. Un argument de poids pour des institutions publiques qui doivent constamment jongler avec des moyens financiers insuffisants pour mener à bien leur mission. Et un levier efficace pour habituer les enfants dès leur plus jeune âge à une certaine manière de concevoir «le» numérique.

Nous ne pouvons plus partir du principe qu’il s’agit là d’une énième maladresse. C’est plutôt le signe d’une convergence d’intérêt. Si l’Etat français s’associe à Google, c’est bien qu’il partage les valeurs promues par l’entreprise américaine. Sinon, pourquoi agirait-il ainsi? Ce sont les actes qu’il faut juger, et non les discours. Tant que ces entreprises ne seront pas tenues en respect par les pouvoirs publics, il ne sera pas possible de promouvoir d’autres numériques. Avant même de discourir sur l’importance de la souveraineté numérique, nous devons nous intéresser à la manière dont notre imaginaire a été colonisé par des intérêts privés. Une telle brochure ne fait que renforcer ce phénomène. Les bonnes intentions énumérées en introduction ne suffisent pas à nous duper.

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