Quelques réflexions sur l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs

Faut-il interdire les réseaux sociaux aux mineurs? La question déchaîne les passions. L’Australie a mis en œuvre cette mesure pour les moins de 16 ans en décembre 2025. La France devrait lui emboîter le pas en adoptant prochainement un projet de loi qui prévoit une interdiction aux moins de 15 ans. L’Assemblée nationale l’a accepté en janvier, et le Sénat doit se prononcer tout soudain. J’avais publié un texte sur le sujet il y a quelques semaines et j’ai décidé de préciser ma pensée ici.

Pourquoi empêcher aux mineurs d’accéder aux réseaux sociaux? Pour les protéger, bien évidemment. C’est du moins la principale raison évoquée. Ces plateformes auraient de lourdes répercussions sur la santé mentale des plus jeunes en les exposant à des contenus toxiques et au cyberharcèlement. Par ailleurs, elles favoriseraient des comportements compulsifs du fait des mécanismes de rétention qu’elles déploient.

Science de la captation d’attention

Les éditeurs de ces plateformes ont en effet développé ces deux dernières décennies une véritable science de la captation de l’attention. Celle-ci est au cœur de leur modèle d’affaires fondé sur la publicité. Plus un utilisateur passe de temps sur une plateforme, plus il est exposé à des annonces. De plus, ses interactions permettent aux entreprises de mieux le «connaître». Elles sont ainsi en mesure de lui présenter des publicités censées correspondre à ses intérêts. 

Ce ciblage publicitaire repose sur une promesse simple et séduisante: permettre aux annonceurs d’optimiser leurs dépenses. Contrairement à une idée très répandue, les éditeurs de réseaux sociaux ne «vendent» pas les données personnelles de leurs utilisateurs. Ils les conservent même jalousement. Ils jouent le rôle d’intermédiaire. C’est ce qui donne de la valeur à leurs plateformes.

Ces fameux «algorithmes» qui suscitent tant d’intérêt jouent un rôle central puisque ce sont eux qui vont automatiser la diffusion des contenus sur les réseaux sociaux. Les règles qui déterminent ce qu’ils vont privilégier sont cruciales. Une entreprise n’a aucun intérêt à promouvoir des publications qui ne favorisent pas la rétention. Or, il semble que les contenus toxiques sont malheureusement plus enclins à générer des revenus.

Dans de telles circonstances, interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs est compréhensible. Le problème de cette approche, c’est qu’elle ne résout rien.  Les éditeurs de réseaux sociaux applaudissent probablement une telle mesure des deux mains. Oh bien sûr, ils ne peuvent pas l’admettre publiquement, sinon ça serait suspect. Ils font donc mine de s’y opposer. Mais bloquer l’accès aux mineurs vaut mieux que d’être contraints à abandonner leurs modèles d’affaires. 

C’est un moindre mal, sachant qu’ils sont dans l’œil des régulateurs. Ils mettront en place les mesures préconisées par les autorités. Toute la population sera ainsi tenue de prouver son âge pour accéder à des réseaux sociaux. En cas de contournement de l’interdiction, les entreprises pourront se dédouaner en invoquant la responsabilité individuelle. Les parents feront des coupables tout désignés. 

Des plateformes plus vertueuses sont possibles

Je ne peux m’empêcher de voir cela comme un aveu d’échec. Une part toujours plus importante de nos interactions sociales passe par le numérique. Les réseaux sociaux sont l’équivalent d’espaces publics: des squares, des parcs, des rues… On y retrouve des amis, on se divertit, on discute politique, on se mobilise, etc. Les interdire aux mineurs, c’est les priver d’un accès à ces espaces publics numériques. Le problème, c’est que ceux-ci sont gérés par des entreprises privées dont le modèle d’affaires les incite à exposer leurs utilisateurs à des contenus problématiques. Ce n’est pas leur existence même qui est en cause.

Il serait tout à fait envisageable de proposer des plateformes sociales plus vertueuses. Mais cela signifie une réflexion beaucoup plus large, notamment sur la gouvernance de tels espaces publics numériques. Et sans doute faudrait-il se poser des questions plus dérangeantes, comme la possibilité d’interdire ou de restreindre un modèle économique dont les externalités sur la société sont funestes. Interdire l’accès aux mineurs, c’est se donner bonne conscience à moindre frais.

Au fond, je ne suis pas foncièrement opposé à cette interdiction, faute de mieux. Mais j’ai l’impression que c’est un coup d’épée dans l’eau qui nous éloigne de l’essentiel. Nous verrons dans quelques années si ces interdictions ont vraiment produit des résultats satisfaisants, auquel cas j’admettrai volontiers mon erreur. 

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