
La modération et la curation des contenus sur le web est devenu un enjeu de société majeur. Il était temps. Malheureusement, les gouvernements qui se préoccupent désormais de ce sujet apportent souvent des réponses inadéquates, consistant principalement à faire porter la responsabilité sur les particuliers plutôt que sur les acteurs qui façonnent nos interactions en ligne. La France souhaite par exemple créer une «majorité numérique» à 15 ans. En clair: toute personne dont l’âge est inférieur se verrait interdire l’accès aux réseaux sociaux. Pareille mesure peut sembler frappée au coin du bon sens. C’est pourtant tout l’inverse.
Les conséquences d’une telle interdiction auront des effets sur l’ensemble de la population, et pas seulement sur la catégorie d’âge que le gouvernement français entend «protéger». C’est ce qui s’est d’ailleurs passé avec la vérification d’âge imposée aux plateformes qui proposent du contenu pour adulte. Les fournisseurs ont été contraints d’imposer des méthodes permettant de garantir que les visiteurs qui accèdent à leurs services sont majeurs. Les mécanismes mis en œuvre dépendent des plateformes. Certaines exigent l’envoi d’une copie de la carte d’identité. D’autres se fondent sur des services en ligne qui permettent d’évaluer l’âge à partir d’une analyse vidéo automatisée – ce qui est loin d’être idéal. Il existe bien sûr des méthodes pour réduire la transmission d’informations personnelles à son strict minimum, mais celles-ci relèvent encore de l’exception plutôt que de la norme.
Toujours plus de verrous
Avec les réseaux sociaux – catégorie qu’il faudra bien délimiter juridiquement d’ailleurs – c’est un pan supplémentaire du web dont l’accès sera verrouillé par défaut. J’entends souvent la comparaison avec la carte d’identité lorsqu’on achète des produits soumis à des restrictions d’âge – alcool, tabac. Je trouve cette analogie assez problématique. Ce contrôle est loin d’être systématique et se fonde en général sur le bon sens. Bien que l’apparence physique ne permette pas toujours d’évaluer précisément l’âge d’une personne, les vendeuses et vendeurs savent en général lorsqu’une telle vérification est superflue. Sur le web, il faudra démontrer cette majorité à chaque fois que l’on veut accéder à un service. Certes, une fois un compte créé, il suffira alors de s’authentifier. Mais tout le monde ne veut pas créer de compte. On peut consulter du contenu de façon anonyme, sans participation active.
Etant donné qu’il existe des services qui permettent de simuler une connexion via un pays qui n’applique pas de restrictions d’âge, les fameux réseaux privés virtuels (VPN), les gouvernements ne manqueront pas de s’attaquer aussi à ce «problème». La ministre française du Numérique ne s’en cache pas dans un entretien accordé au Parisien. «(…) On proposera des actions pour limiter ces contournements, annonce la ministre Anne Le Hénanff. (…) On peut envisager un travail à mener avec les fournisseurs de VPN, par exemple en constituant des listes noires pour empêcher l’accès à ces réseaux, même avec un VPN.» Les choses sont claires. Les VPN seront bientôt dans le viseur du gouvernement français.
Petit à petit, de plus en plus de restrictions vont s’imposer sur le web. La liberté de circulation se restreint rapidement. Loin de moi l’idée de passer sous silence les raisons qui motivent ces mesures liberticides: les géants qui contrôlent les flux du cyberespace ne se préoccupent pas de la collectivité. Ils sont au contraire incités à mettre en place des mécanismes délétères pour favoriser l’engagement, de manière à collecter toujours plus d’informations sur les utilisateurs. Ce profilage leur permet ensuite de vendre encore plus de publicité, avec la promesse de les diffuser auprès du bon public.
A côté de la cible
Ce modèle d’affaires entre en contradiction avec l’intérêt collectif. Des contenus nuancés ne sont pas de nature à provoquer des interactions frénétiques. Ce n’est pas un hasard si la curation automatisée – les fameux algorithmes, c’est-à-dire les règles qui déterminent la manière dont un contenu est présenté à un utilisateur – suscite autant de débat. Il suffit de se rendre sur Facebook pour voir que l’éditeur de cette plateforme, Meta, a mis l’accent sur des contenus émotionnels, souvent proposés par des pages et comptes étrangers au cercle de l’utilisateur. A sa création, ce réseau social mettait davantage en avant les publications les plus récentes de nos «amis». L’essor des systèmes d’intelligence artificielle générative type ChatGPT a d’ailleurs accéléré ce phénomène, puisque ces outils peuvent générer des contenus taillés sur mesure pour susciter la controverse.
Le web tel qu’il nous est présenté aujourd’hui a de quoi faire peur. Mais c’est oublier un peu vite qu’il y a aussi des contenus de grande qualité qui sont publiés chaque jour par des millions de personnes. Ceux-ci sont juste invisibilisés parce qu’ils ne répondent pas aux intérêts économiques des acteurs qui dominent aujourd’hui notre espace informationnel en ligne. Il suffit par exemple de regarder l’excellente émission Internet Exploreuses pour s’en convaincre.
Que ce soit la France qui veut désormais interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, ou l’Australie qui a mis en œuvre cette mesure début décembre 2025, le constat est clair: les gouvernements ne s’attaquent pas au problème de front. Une partie des mineurs ne sera peut-être plus exposée aux contenus problématiques qui circulent sur ces plateformes. Mais le reste de la population continuera de l’être. Les acteurs qui dominent le web continueront de privilégier leur intérêt au détriment de celui de la collectivité. Le cyberespace sera un peu moins libre, mais les rapports de domination seront intacts. Pas de quoi pavoiser.
