
Ce texte est tiré de mon infolettre A qui profite le code? à laquelle vous pouvez vous abonner avec le formulaire situé en bas de cette page.
C’est décidé, je quitte les réseaux sociaux. Je conserverai uniquement une présence provisoire sur LinkedIn pour des raisons professionnelles. Vendredi 24 avril, je supprimerai mes comptes sur toutes les plateformes sur lesquelles je suis inscrit, y compris Bluesky. C’est le fruit d’une longue réflexion que je vais tenter d’expliquer ici.
Je suis inscrit sur Facebook depuis son lancement en Suisse. Cela fait donc plus de 18 ans. J’ai connu les premières heures de ce réseau social, à l’époque où il n’y avait pas encore de véritable fil d’actualité. Les utilisateurs partageaient des «statuts». Les fonctionnalités étaient rudimentaires. La proximité était un facteur important dans les interactions. Sous sa forme initiale, Facebook m’a permis de faire de belles rencontres, qui ont participé à ma construction. Le modèle d’affaires était déjà fondé sur l’extraction de données personnelles, bien sûr. Mais la captologie, cette science de la rétention, en était encore à ses balbutiements et n’avait pas perverti de façon aussi visible nos interactions.
Facebook m’a permis d’atteindre en ce temps-là une nouvelle audience. En quelques années, des milliers de personnes se sont abonnées à mes publications. J’ai cru dans l’importance de la viralité, avant de prendre conscience qu’elle était orchestrée, manipulée à travers des algorithmes opaques. Pendant des années, j’ai partagé des textes sur cette plateforme, et participé malgré moi à son fonctionnement. J’en ai fait autant avec Twitter, Linkedin et compagnie. Je pensais que ces plateformes étaient incontournables. Je ne le pense plus.
Si je prends cette décision, c’est parce que je suis convaincu que mon réseau parallèle a atteint une maturité suffisante pour ne plus dépendre de la centralisation de nos interactions numériques. En tant que journaliste, j’ai longtemps cru qu’il fallait être présent sur les réseaux sociaux pour ne pas rater quelque chose. Et puis j’ai fini par comprendre que je n’en ai pas besoin pour faire mon travail. S’il se passe des choses importantes, j’ai autour de moi des gens qui m’avertiront directement. J’ai patiemment tissé ma toile, constitué ma propre organisation rhizomatique pour contester l’hégémonie des plateformes.
J’ai créé mon site web et cette infolettre pour ne pas dépendre de Substack. J’ai voulu revenir à des canaux de communication plus simples, directs, décentralisés, asynchrones. Quitter tous ces réseaux, c’est a priori me couper d’une dizaine de milliers d’abonnés. Un nombre qui peut donner le vertige. Une illusion, en fait. Je préfère un petit nombre de lectrices et de lecteurs réellement intéressés par ce que je partage, avec qui une véritable interaction est possible, plutôt que des chiffres qui flattent l’ego certes mais dont l’implication reste difficile à mesurer. A titre comparatif, vous êtes un peu plus de 200 personnes à être abonnées à cette infolettre.
Les critères d’évaluation de l’engagement utilisés par les réseaux sociaux sont biaisés. Ils ne peuvent pas mesurer la manière dont les idées circulent. Ils ne disent rien de la façon dont un public appréhende un texte, une image. Ils ne font que substituer des chiffres au doute, pour vendre de la publicité. La réflexion est un processus lent. La vitesse inhérente aux plateformes court-circuite ce processus. La curation algorithmique transforme la pensée en produit de consommation. Sa date de péremption est de quelques heures, sauf si elle a le privilège trompeur d’une viralité elle aussi condamnée à n’être que temporaire.
Je fais le choix de la décélération. Il y a des phénomènes qui prennent du temps, et cette durée ne peut pas être raccourcie, compressée ou contournée. L’accélération ne peut mener qu’au choc, à l’accident, à la rupture. Elle crée les conditions de la sidération, et nous rend vulnérables. La vitesse nous déracine et nous emporte.
Ces infolettres sont comme des bouteilles à la mer. Je les lance sans savoir si quelqu’un les réceptionnera, ni ce qu’il adviendra de leur contenu. Peut-être ressurgiront-elles sous la forme d’archives. Peut-être seront-elles noyées sous le flot des publications, vouées à l’oubli. Qui sait. J’accepte cette incertitude. Je la fais mienne, parce qu’elle est stimulante. Un chaos fécond naît du hasard, de l’imprévisible.
L’idée même, sous sa forme la plus simple, porte en elle les germes de l’indéterminé. Elle peut mener à la sédition, à la révolution, ou au contraire participer au maintien de l’ordre établi. Elle est absorbée, triturée, régurgitée, elle change de forme et échappe aux conditions de sa naissance. Elle vit et n’appartient à personne. La propriété est étrangère au monde des idées, car chacune surgit de la rencontre d’autres pensées, dans des contextes particuliers.
Pardon pour cette digression. Elle me semblait nécessaire, car elle permet d’éclairer ma démarche. Ce qui m’a attiré avec les réseaux sociaux, c’est la possibilité de partager des réflexions, de me confronter à d’autres points de vue. J’aimerais croire qu’il est possible de construire des réseaux de communication qui rendent cela possible. Je vais rester provisoirement sur Mastodon, pour observer comment le projet du fédivers évolue. Donner sa chance à des démarches alternatives est nécessaire, surtout lorsqu’elles sont fondées sur les valeurs d’un web ouvert, collaboratif, collectif.
Ce choix s’inscrit aussi dans une volonté de réinvestir les espaces physiques, d’aller à la rencontre des autres, de ne plus déléguer les relations sociales à des plateformes qui les façonnent par leurs choix de paramétrage et de conception. Cela fait écho à ce que j’écrivais plus haut sur le nombre. Les échanges se construisent sur la durée, à petite échelle. La présence fait partie de la communication. Nos corps, nos états intérieurs, les lieux dans lesquels nous sommes, sont aussi importants que les mots dans nos interactions.
Je pourrais aussi dire tout le mal que je pense du modèle d’affaires de l’extraction de données personnelles mis en œuvre par les plateformes numériques. Si vous me lisez depuis un certain temps, vous connaissez mes positions à ce sujet. Je ne vais pas me répéter. C’est un facteur important qui a pesé dans ma décision, même si je suis convaincu que le problème est systémique et qu’il n’est pas possible de se soustraire à cet extractivisme par des choix individuels.
Je critique depuis plusieurs années le régime d’instantanéité imposé par les plateformes dans nos interactions sociales. Les médias traditionnels ont eux aussi épousé cette temporalité. Il est temps pour moi d’être cohérent et d’emprunter une autre voie. Si vous lisez ces lignes, c’est probablement parce que vous avez choisi de faire un bout de chemin avec moi, que ça soit via mon infolettre ou mon site web. Merci pour ça. J’ai conscience que cette démarche me privera d’une partie non négligeable de mon audience. Je l’assume. C’est le prix à payer pour entrer en résistance.
