Contre-récit de la «révolution numérique»

La «transformation numérique» est la courroie de transmission de la contre-révolution. Elle nous éloigne les uns des autres. Elle dissout le collectif. Ses interfaces conditionnent la socialisation, l’organisation et la circulation des idées. Son infrastructure instaure une surveillance généralisée des comportements individuels qui rend possible la destruction des éléments perturbateurs. En 2026, il n’est plus possible de l’ignorer. Je vais tâcher d’expliquer pourquoi.

L’invention du web a eu lieu en parallèle de la chute du mur de Berlin. Ce contexte a influencé sa perception. Les technologies numériques portaient en elles la promesse d’une abolition des frontières physiques et mentales, d’un accès facilité à la connaissance et aux autres. Une nouvelle ère devenait possible. Malheureusement, ça ne s’est pas vraiment passé comme ça.

L’informatisation de nos quotidiens a permis de tracer nos comportements à une échelle inédite. Une infrastructure globale a vu le jour pour extraire ces précieuses informations et en privatiser la valeur. L’arrivée des plateformes sociales et du smartphone s’inscrit dans cette logique. Les entreprises ont tout fait pour présenter cet extractivisme de façon positive. Nos données seraient captées dans le seul but de nous proposer des expériences personnalisées.

Cette stratégie a exalté l’individualisme. Le fait d’adapter le contenu au profil des utilisateurs favorise le développement de réalités distinctes. Il devient difficile d’adopter un langage commun, car chacun est enfermé dans ses propres croyances. Une forme de communautarisme s’installe. On ne tolère plus les avis contraires. On cultive un certain entre-soi. On pense que c’est à la société de s’adapter à nos besoins, plutôt que de chercher un juste milieu entre des intérêts divergents. 

Les administrations publiques ont adopté les logiques des entreprises privées. L’efficacité associée à ces technologies a été perçue comme un moyen d’améliorer les services publics, et de lutter contre la bureaucratie. Cette tendance a aussi entraîné une plus grande centralisation et intégration des systèmes, renforçant les dépendances à l’égard d’un petit nombre d’acteurs économiques. 

La pandémie de 2020 a servi d’accélérateur et de catalyseur. Alors que chacun devait rester chez soi, le numérique est devenu le canal privilégié pour maintenir les activités économiques et garder le contact avec son entourage. Le télétravail s’est généralisé à grande vitesse. De nouveaux outils de contrôle ont essaimé. Cette séquence a instauré un rapport inédit à la rencontre. Même après la crise sanitaire, les réunions à distance se sont maintenues. Se rencontrer physiquement est devenu synonyme de contraintes: transport, perte de temps… L’efficacité économique plaide pour l’instantanéité des rapports sociaux, mais à travers des interfaces qui les conditionnent. 

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Faut-il s’étonner de voir ces dernières années un délitement des organisations sociales? En réduisant l’attractivité de la rencontre, nous nous isolons et acceptons de perdre notre capacité à penser le monde différemment, à faire émerger la contestation et à structurer les luttes. La rue fait peur. Elle devient un lieu dangereux, qu’il faut aseptiser. Les manifestations et les réunions publiques doivent être autorisées. Elles se tiennent sous haute surveillance.

Les détenteurs du pouvoir craignent la mobilisation. Ils savent qu’elle peut menacer leur hégémonie. Tenir les gens à distance les uns des autres est le meilleur moyen d’instaurer un régime fondé sur la peur. L’autre pense-t-il comme nous? Se sent-il aussi mal à l’aise? Comment le savoir en l’absence d’espaces favorisant la discussion? Il faut se rencontrer pour se reconnaître. Nous ne sommes pas que des esprits purs. Nous sommes d’abord des corps, et nos corps communiquent aussi. Les interfaces numériques effacent cette dimension. Nos espaces urbains reflètent cet appauvrissement de la rencontre. Les jeunes générations en font les frais. Traîner dans la rue devient suspect.

Cet isolement a créé un terreau fertile pour le développement des agents conversationnels. Si la dimension humaine n’importe plus, une machine peut très bien faire l’affaire. Surtout si elle se présente sous la forme d’un confident et qu’elle s’exprime comme un être humain. Partager ses émotions avec un programme informatique paramétré de façon à nous conforter dans nos opinions renforce encore cet individualisme évoqué précédemment. 

Les systèmes d’intelligence artificielle, qui se nourrissent de l’extraction de données, ne sont pas une révolution, mais la suite logique de toute l’architecture numérique. Une surcouche qui permet d’organiser la vaste quantité d’informations numérisées et d’orienter la société dans la direction souhaitée par ceux qui contrôlent ces technologies. L’isolement permet d’accentuer la force des récits pensés pour anesthésier la population. L’innovation technologique est présentée comme un phénomène contre lequel on ne peut pas lutter. A quoi bon politiser les enjeux si nous n’avons pas moyen d’avoir une influence sur eux?

Les exactions commises par la police américaine de l’immigration (ICE) avec le soutien des systèmes d’analyse de données de Palantir, la transformation de la guerre opérée par les systèmes d’intelligence artificielle, l’invisibilisation algorithmique de certains discours nous donnent un avant-goût du péril. Et ce n’est qu’un début.

La contre-révolution à laquelle nous assistons est inédite à l’échelle de l’histoire, parce qu’elle repose sur une infrastructure globalisée en mains d’un petit nombre d’acteurs. Toute l’organisation de nos sociétés s’est transférée sur des systèmes d’information privés. Cette tendance s’accélère. Nous voulons numériser la démocratie, ce qui aura pour effet d’en donner les clefs à ceux-là même qui veulent l’abolir. L’élite patrimoniale ne va pas renoncer d’elle-même à cet immense pouvoir.

Il n’y a pas de fatalité. Nous pouvons encore inverser la tendance. Ce ne sera pas facile, parce que l’intégration est extrêmement forte. Mais ce mouvement concentrationnaire crée aussi ses propres vulnérabilités. Centralisation et résilience vont rarement de pair. Nous sommes dans une phase critique de notre histoire et nos choix comptent plus que jamais.

Je ne sais pas si nous pouvons subvertir les technologies qui ont rendu possible cette situation. Certains y croient. J’ai mes doutes, mais aucune certitude. Au fond, j’ai très envie d’y croire, car c’est une perspective enthousiasmante. Je reste cependant convaincu que nous ne pourrons pas changer la situation si nous ne remettons pas profondément en cause le récit dominant sur le progrès technique. Cela passe par un refus d’une vision purement instrumentale et individuelle des technologies. L’enjeu est collectif. Il dépasse notre seul confort personnel.

À QUI PROFITE LE CODE?

La numérisation à marche forcée de nos sociétés cache des enjeux de pouvoir. Tentons de les dévoiler ensemble.

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1 réflexion sur “Contre-récit de la «révolution numérique»”

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